Parabole du Semeur

Auteur : 
Laurent GAMBAROTTO
Date : 
05/09/2010
Lectures bibliques : 
Marc 4/1-9
Lectures bibliques : 
2 Corinthiens 9/6-10

La parabole du semeur est sans doute l’une des plus connues du N.T. et peut-être aussi l’une des plus mal entendues, des plus usées. Pourtant, les paraboles sont un peu comme la liberté de la presse, elles ne s’usent vraiment que si l’on cesse de s’en servir !

Ce matin, je vous propose de la recevoir, cette parabole, une fois encore, alors que les moissons sont faites et que les vendanges sont en cours. Mais comme chacun sait, pas de récoltes sans penser aussitôt aux semailles qui doivent se faire en automne. Car c’est parce que des graines ont été récoltées qu’il peut y avoir des semailles, et il me semble qu’en cette période de rentrée, il est bon de méditer sur le Semeur de cette parabole.

« Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! ». C’est ainsi que Jésus termine sa parabole du semeur. Entends celui qui a des oreilles, mais attention, il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et nous sommes tous de ces gens qui, parfois, préférons nous boucher les oreilles!

Il est vrai que cette parabole est déconcertante. Elle l’est malgré l’explication qui nous est donnée aux versets 14 à 20 du chapitre 4 de Marc. A vrai dire, il n’est pas sûr qu’il suffise d’avoir à l’esprit les différents terrains sur lesquels tombe la semence : terrains semblables à des cœurs secs et durs, à des pratiques embroussaillées de convoitises ou bien semblables à des disciples remplis de bonne terre. Sans doute nous faut-il y réfléchir à deux fois avant de basculer trop vite dans une allégorie des terrains qui voudrait nous faire comprendre que si nous étions de meilleurs croyants, remplis de terre plus fertile, nous porterions des fruits plus abondants.

Bien sûr, il y a de tout cela dans cette parabole du semeur, mais il y a encore de l’inexpliqué, des choses non clarifiées. En effet, nous sommes loin d’y voir clair dans cette histoire de semeur maladroit qui ressemble à un gaspilleur jetant son grain sur le bord de la route, dans les broussailles, dans les cailloux et, finalement, si peu dans la bonne terre !

Et puis, me direz-vous, cette terre si féconde qui produit une telle récolte sans aucun problème ! Or, chacun sait combien le chemin est long qui va du grain semé jusqu’au fruit, et nul besoin d’être agriculteur pour savoir que le grain et la bonne terre, ça ne suffit pas. Il faut y ajouter le dur labeur intermédiaire, il faut préparer le terrain, arroser, surveiller la croissance car il n’est pas de bonne terre qui ne puisse redevenir très vite un champ envahi par les herbes mauvaises et les ronces.

Cette parabole pourrait donc faire sourire bon nombre de nos contemporains et peut-être amuse-t-elle nos oreilles indulgentes... Et pourtant, un semeur est sorti pour semer et ce semeur qui jette du grain partout autour de lui, ne serait-ce pas Jésus, l’homme de Nazareth. Un homme qui sème sans grand succès sa Parole et son Amour dans un monde tourmenté, divisé, déchiré, sur une terre où il y a tant de chemins arides, de pierres, de ronces et de souffrances.

Les hommes rêvaient d’un Dieu tout-puissant, d’un Messie capable d’aplanir n’importe quel chemin escarpé et ils doivent contempler un homme semblable à un Semeur qui doit accomplir son labeur sans se faire d’illusions sur le résultat. Mais cet homme a parlé et il nous parle encore aujourd’hui : il nous raconte son incroyable, son invraisemblable parabole. Oui, nous dit-il, quelque chose pousse et un grain en donnera trente, soixante ou cent! Une fort belle récolte à rendre fou de joie car, à l’époque, un rendement de 10 était déjà considéré comme exceptionnel.

Malgré les oiseaux, le soleil brûlant, l’ingratitude du terrain et les épines, une récolte impensable nous est annoncée. Malgré nos échecs, nos résistances, nos incompréhensions et nos refus, nous sommes assurés d’une moisson au-delà de toute espérance! Bien que nos vies soient un mélange inextricable de terrains fertiles, de sols rocailleux et de garrigues épineuses, il en sortira une grande récolte. Et il serait stupide de vouloir trier car chacun sait que nos recoins de bonne terre ne vont jamais sans le reste. Nous devons faire avec nos bonnes et nos mauvaises dispositions.

Et le semeur de notre parabole savait tout cela puisqu’à l’époque, on semait non pas après mais avant d’avoir labouré. Il était donc normal de lancer du grain sur la terre battue, durcie par la chaleur et le piétinement des villageois. C’est volontairement que du grain était lancé sur les ronces car elles aussi allaient être retournées, et ne soyons pas étonnés de ces grains tombés sur les pierres car, en Palestine, la roche calcaire affleure ici et là, souvent recouverte que par quelques centimètres de terre.

Il fallait donc semer partout et vivre dans cette confiance tenace que le grain germerait et qu’il finirait par donner une récolte suffisante pour assurer la survie des uns et des autres. Le semeur était parfaitement conscient des risques, il savait la fragilité de son travail, et pourtant, il semait en dépit des mauvaises conditions. De même, chers amis, quand la Parole nous est annoncée : à peine entendue, elle devient évanescente, insaisissable. Aussitôt reçue, aussitôt enterrée, enfouie dans les régions inaccessibles de notre esprit où commence un travail souterrain insoupçonnable car… si le grain ne meurt... il reste seul.

Mais s’il meurt, il se transforme, pousse, grandit et porte du fruit. Parole de Dieu proclamée, entendue, semée, parfois distordue, labourée, retournée, puis remodelée jusqu’au jour où elle réapparaît. Qui pourra jamais connaître la force de l’Evangile capable de raviner les plus hautes montagnes comme de faire reverdir les jardins les plus desséchés ? Oui, je sais, qu’il est dur de croire que l’amour peut germer au milieu des conflits et des violences de l’histoire. Qu’il est difficile d’espérer la vie et le bonheur au milieu de la détresse et du désespoir de tant d’êtres humains. Quelle folie de prêcher la justice face à la corruption des puissants !

Comment oser se réjouir de la moisson quand la semence vient juste de disparaître en terre? Qui osera mettre sa confiance dans ces graines fragiles livrées aux conditions les plus incertaines ? Nous, petit troupeau rassemblé au nom du Christ, allons-nous avoir peur des risques et les lenteurs de notre vie ecclésiale auront-elles le dernier mot ?

« Ayez confiance », nous dit Jésus : pourquoi ma Parole ne serait-elle pas capable de fertiliser vos jardins intérieurs ? Pourquoi vos paroles et vos gestes ne retrouveraient-ils pas un élan joyeux et libérateur face aux événements du monde ? La semence ne se nourrit-elle pas d’eau et de terre, dans l’impénétrable silence du sous-sol avant de se développer au grand jour et de porter son fruit ?

Voici donc la promesse aujourd’hui renouvelée : lorsque nous nous sentons impuissants et parfois au bord de l’abandon, au moment où nous prenons conscience de notre propre obscurité et de notre faiblesse, voici que nous est annoncée la moisson généreuse. Alors, semons sans crainte, dans un esprit d’amour et de vraie fraternité.

En apparence, bien sûr, nous restons une troupe faible et misérable, mais ce qui est extraordinaire, c’est que dans l’Eglise et dans chacune de nos vies, quelque chose peut se produire. La Parole peut germer et nous délivrer de notre mutisme, l’Evangile peut faire de nous des témoins lucides et audacieux. Nos propres paroles peuvent devenir des graines d’amour pour toutes ces femmes et ces hommes avec lesquels nous cheminons et qui ne savent pas toujours où ils vont ni d’où ils viennent.

Peut-être apprendront-ils alors que la moisson est aussi pour eux, pour tous sans exception! Mais avoir le courage de semer, c’est anticiper une récolte à partager dans la joie avec celles et ceux qui ont faim et soif de justice. « Celui qui fournit la semence au semeur, nous dit l’apôtre Paul, et le pain pour la nourriture, vous fournira aussi la semence, la multipliera, et fera croître les fruits de votre justice ».

Voilà, vous l’avez ré-entendue cette parabole et si vous la recevez avec une bienheureuse confiance, si vous la laissez accomplir son œuvre, et bien vous êtes ce bon terreau dans lequel Dieu ensemence son Evangile, sa justice et sa paix. Oui, chers amis, que celui ou celle qui a des oreilles entende, à bon entendeur, salut ! Qu’il en soit ainsi.