Post Tenebras Lux

Auteur : 
Laurent GAMBAROTTO
Date : 
31/10/2010
Lectures bibliques : 
Jean 1/1-9 et 8/12-15
Lectures bibliques : 
Ephésiens 2/4-10

Comme la plupart d’entre vous le savent, ce dernier dimanche d’octobre est la fête de la Réformation. Les protestants font mémoire de l’affichage par Martin Luther de ses 95 thèses contre les indulgences sur la porte de l’église du château de Wittenberg, à la veille de la Toussaint 1517. Cet événement symbolique nous offre l’occasion, chaque année, de rappeler ce qui se tient au fondement de notre manière de penser et de vivre la foi chrétienne. Je ne vais pas y déroger ; tant pis ou tant mieux ! Et je commence par m’interroger : lorsque nous nous tournons aujourd’hui vers nos racines, pourquoi le faisons-nous réellement, avons-nous des raisons impératives d’honorer le geste inaugural de Luther ?

Est-ce que nous le faisons par habitude, par principe, parce que nos pères ont eu raison de protester et que leur protestation serait à jamais intouchable, comme un joyau à l’abri des dommages causés par le temps ? Est-ce pour que l’aventure d’une Réforme un peu idolâtrée se poursuive contre vents et marées dans un monde qui lui tourne le dos ? A entendre certains discours, il y a sans doute un peu de tout cela.

Pourtant, notre attitude ne saurait être motivée par le seul devoir de préserver intact un patrimoine spirituel que nous aurions reçu en héritage. D’abord, parce qu’avec les siècles, les protestants de toutes tendances ont laissé de côté plusieurs affirmations des Réformateurs, et qu’ils en ont réinterprété pas mal d’autres. Ensuite, parce que l’idée qu’une tradition humaine puisse déterminer la démarche de la foi a été combattue par la Réforme elle-même. Avançons un peu.

Aujourd’hui, c’est une devise emblématique du protestantisme qui va me servir de guide : « Post Tenebras Lux » (Après les ténèbres, la lumière). A Genève, la ville d’adoption de Calvin, cette devise fut inscrite sur ses armoiries peu après 1530 et on la retrouve sur le célèbre Mur des Réformateurs. Pour les disciples de Luther et de Calvin, il s’agissait d’exprimer leur gratitude envers Dieu pour avoir permis le rétablissement de la lumière. Quelle lumière ? Celle de la véritable foi évangélique. Autre manière de témoigner de l’avènement du Christ -lumière du monde- après une longue nuit spirituelle.

La lumière de la foi, ce n’était rien d’autre que la redécouverte par Luther du principe paulinien de « la justification par la foi seule », du salut gratuit accordé en Christ sans les œuvres de la loi. Mais en quoi consistaient cette « foi » et cette « grâce » dont jaillissait une lumière nouvelle restée si longtemps occultée ? Esquisser une réponse en quelques phrases n’est pas simple, mais je vais m’efforcer de clarifier un ou deux points essentiels.

Pour Luther, la foi qui se tient au cœur de sa compréhension de l’Evangile, la foi qui le bouleverse à partir de sa lecture de l’apôtre Paul, c’est autre chose que ce que nous appelons les croyances d’un côté et la piété personnelle de l’autre. Ces deux éléments ne sont pas exclus bien sûr, mais le noyau central de l’Evangile, de la Bonne nouvelle, ne se trouve pas d’abord dans des formulations doctrinales ni dans une spiritualité de bon aloi. La foi qui justifie, la foi qui rend « juste », c’est avant tout ce que Dieu accomplit en Christ « pour nous ». Ce thème du « pro nobis » revient sans cesse chez Luther qui veut ancrer la foi dans une altérité divine qui nous atteint et nous saisit pour nous faire accéder à la justice et à la liberté. La foi qui fait de nous des « justes » réconciliés avec Dieu, c’est l’accomplissement de sa promesse dans notre vie lorsque nous acceptons de revêtir le Christ.   

L’élan premier ne part donc pas de ce que l’homme croit savoir et décide : il vient de ce Dieu qui veut redire à chaque personne qu’il tient ses promesses, que son amour et sa fidélité nous sont offerts sans conditions, par pure grâce. Nous retrouvons ici l’affirmation de Paul aux Ephésiens qui anime tout le mouvement de la Réforme : « Ainsi, par sa bonté pour nous en Jésus-Christ, il a voulu montrer l’incomparable richesse de sa grâce. C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu » (ch. 2/7-8).

La foi entendue comme saisie, comme présence lumineuse de Dieu en Christ prend toujours à contre-pied nos efforts car c’est, au sens fort du mot, une rencontre et une confiance. D’abord, de la part de Celui qui vient nous rencontrer et nous dire son infinie bienveillance. Ici, ce n’est pas notre aptitude à professer des dogmes ni notre capacité à obéir à des commandements qui importent. La foi fondée sur la grâce se distingue assez radicalement de l’adhésion à des vérités abstraites concernant les choses de la religion. Et elle est encore moins une obéissance légaliste qui pourrait nous illusionner sur notre capacité à gagner notre salut.

La foi dont parle Luther après Paul n’est donc pas ce que nous pourrions faire ou posséder, avoir ou ne pas avoir ; elle ne s’oppose pas à nos doutes, à nos interrogations et à nos errances. Elle n’est pas un acte de volonté, ni un savoir ni un sentiment. Elle est ce fondement à partir duquel je peux vivre en confiance. Elle est, précise Luther, « ce don inestimable qui fait jaillir en nous une nouvelle lumière et nous offre justice, paix, consolation, bonheur » (voir son Commentaire de l’Epitre aux Galates).

Se tenir dans la foi, c’est pouvoir se fier à un Autre que nous-mêmes, se confier à une instance qui nous adresse une parole fiable. Une parole désirant nous inscrire dans la fiabilité de l’être et dans le libre épanouissement de l’existence. Oui, sans doute est-ce cela qui est primordial et décisif : cette certitude chevillée au cœur et au corps, l’assurance irréductible qu’une présence invisible s’engage à répondre de nous. Au fondement de notre vie et au milieu de ses aléas, de ses difficultés, de ses joies et tourments, un Témoin s’engage à répondre de nous inconditionnellement. La grâce de la foi, c’est lorsqu’il nous est donné de réellement entendre ces mots : « Je réponds de toi. Tu peux vivre sans crainte comme une personne libre, acceptée sans conditions ».

Si elle est entendue et reçue, cette parole structurante m’institue dans la vérité de mon être et donne consistance à ma vie indépendamment de mes qualités et aptitudes, sans tenir compte de mes défauts, manques et autres infirmités ! Voilà une bonne parole, une bénédiction qui me donne la possibilité de répondre à mon tour, et de le faire librement, courageusement et joyeusement.

Il est ici question d’une expérience personnelle et singulière, vous l’avez compris, une expérience inouïe que la devise « Post Tenebras Lux » cherche à traduire en termes de traversée, de passage de l’obscurité à la lumière. Car c’est au cœur même de notre nuit et de ce qui nous rend parfois incompréhensible à nous-mêmes que nous recevons une lumière irradiante et apaisante. Ce qui se passe au plus intime de la personne se produit sans apparence visible, certes, mais il s’agit d’un feu et d’une lumière, nous dit Luther, qui font de nous des hommes nouveaux avec un nouveau regard et donc avec une nouvelle perception de la réalité. Le théologien Paul Tillich a pu décrire cette expérience comme étant celle d’une foncière acceptation du fait que nous sommes acceptés, sans mérite, sans raison autre que celle d’une donation aussi surprenante que vitale, là où s’origine la source intarissable de tous les dons et les pardons. 

Avec cette compréhension de la foi et de la grâce, la théologie luthéro-réformée nous met en présence d’une anthropologie, d’une conception de l’homme entièrement structurée sur le principe de la fides facit personam. Autrement, dit, si c’est la foi qui fait la personne, alors ce ne sont pas nos actions ni toutes les déterminations familiales, sociales et culturelles qui nous enserrent et finissent parfois par nous étouffer. Si c’est la foi qui fait la personne, ce n’est pas l’origine ethnique, ni l’appartenance communautaire ni la nationalité ni même la religion. L’être humain ne se définit plus à partir des particularités qui le qualifient de façon extérieure et superficielle. La valeur d’une personne ne se réduit pas à cette contingence temporelle qui lui assigne une identité fermée, exclusive et souvent mortifère.

Ce qui fait la personne humaine et lui donne une conscience et une dignité inaliénables, c’est l’expérience d’une rencontre qui nous décentre de nous-mêmes pour nous mettre en marche dans la liberté et dans l’amour. Nous ne sommes plus dans le souci exclusif de nous-mêmes, nous voici libérés de l’inquiétude d’une vaine et parfois désespérée justification de notre vie devant les autres. Désormais, coram Deo, devant Dieu, notre irrévocable identité humaine surgit d’une Parole qui fait de nous des filles et des fils retrouvés et vivants. Ce ne sont plus des instances humaines et des pouvoirs oppressifs qui peuvent, au gré de leurs intérêts, décider de ce que nous sommes, de ce que nous valons et de ce à quoi nous pouvons bien servir.

A la suite du Christ, nous devenons les voyageurs qui acceptent d’être mis en route par la Parole d’un Autre afin de dépasser nos propres frontières. Nous sommes invités à vivre une identité spirituelle ouverte, en dialogue et capable de participer à la dimension universelle de l’humain, de redonner sens à l’universalité de l’Eglise. A l’heure où le multiculturalisme devient un alibi pour des replis communautaristes, à l’heure où tout peut devenir prétexte à conflit, rupture, division, séparation et exclusion, ce n’est pas un luxe que de vouloir restituer à la foi sa pertinence et sa valeur universelles. Au moment où tant d’obscurantismes prolifèrent au creux de notre monde technologique et où se radicalisent les particularismes, il est peut être même urgent d’en appeler aux lumières de cette grâce émancipatrice sous ses multiples formes, tonalités et couleurs.

Pour conclure, je retrouve ma question initiale : pourquoi éprouver encore le désir de manifester notre fidélité à la posture réformatrice maintenue depuis le XVIe siècle ? Je pense avoir un peu montré, du moins je l’espère, que c’est parce que nous avons à cœur de revendiquer pour nous-mêmes l’exigence des Réformateurs quant à l’enjeu fondamental de la foi, ce pur événement qui nous humanise. Et je souhaite que notre loyauté envers nos prédécesseurs se situe dans la perspective d’une reprise incessante de leur effort pour annoncer un Evangile vraiment libérateur. Ce faisant, nous pourrons partager avec les femmes et les hommes de bonne volonté notre désir de participer avec hardiesse et humilité à la quête jamais achevée de lumière et de vérité.