Quid de notre Dieu ?

Auteur : 
Laurent GAMBAROTTO
Date : 
17/05/2009
Lectures bibliques : 
Psaume 14
Lectures bibliques : 
1 Corinthiens 1/18-25

« Les fous se disent : ‘‘il n’y a pas de Dieu !’’ » (Psaume 14/1)   

Pour le commun des mortels qui vivait au temps du roi David, au sein d’un peuple croyant et à l’ombre de la figure du grand Moïse, seul un fou pouvait dire : « Il n’y a pas de Dieu ! ». Pour un hébreu, il est clair que la question de Dieu ne se posait pas comme elle peut se poser aujourd’hui, pour les hommes de notre XXIème siècle. Certes, on pouvait alors s’interroger sur l’action de Dieu ici-bas, sur sa justice, sur sa colère ou sa bonté, mais pas sur son existence.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. Qu’il s’agisse de la signification du sens des événements historiques ou de notre propre existence, de nos interrogations face à l’incohérence du monde ou devant la souffrance, ou encore de l’impossibilité d’apporter une réponse satisfaisante à la question de la vérité, certains estiment nécessaire de réfléchir à la question de « Dieu ». Y a-t-il vraiment un Dieu quelque part et pouvons-nous en savoir plus à ce sujet ?

«Dieu» est donc une notion soumise à la pensée humaine, à celle des philosophes et, plus particulièrement, à celle des théologiens. Car la théologie, comme son nom l’indique, a Dieu pour objet. Et une telle réflexion sur Dieu, sur son être, ne semble avoir rien de scandaleux aujourd’hui dès lors que notre questionnement est sincère et motivé par une recherche de la vérité. Il nous faut pourtant constater qu’au cœur de notre société technologique, soumise aux normes rigoureuses de la science, la théologie se trouve de plus en plus rejetée du côté des utopies, des spéculations hypothétiques, à la périphérie des lieux du savoir et du pouvoir.

La théologie est donc quasiment hors-lieu : elle se retrouve exilée sans le vouloir du côté des fous, du côté de ceux qui ont déserté le sol de la normalité pour regarder notre monde d’une autre manière. Pour notre modernité, au fond, la question n’est pas tant de savoir si Dieu est ou s’il n’est pas, mais plutôt de savoir où pourrait-il se trouver. Dans quel lieu Dieu pourrait-il bien se tenir, peut-être même se cacher ? Si, depuis plus d’un siècle, la société contemporaine est en pleine « crise théologique », c’est sans doute parce que l’homme a découvert (et découvre de plus en plus) qu’il peut se passer de Dieu.

Je veux dire par là que l’homme peut comprendre la plupart des phénomènes, les expliquer, qu’il peut exercer sa maîtrise sur le monde et même vivre moralement sans avoir recours à Dieu. Désormais, comme le soulignait déjà il y a soixante ans le théologien et martyr Dietrich Bonhoeffer, la science, le savoir et l’organisation de la société peuvent progresser sans l’hypothèse-Dieu, etsi Deus non daretur, comme si Dieu n’existait pas. Mais alors, où est donc passé le Dieu dont on peut se passer ?

L’une des conquêtes de la modernité est de pouvoir poser cette question comme n’importe qu’elle autre. Et si cela ne gène personne, c’est parce que l’homme ne rencontre plus Dieu dans l’exercice de ses tâches quotidiennes, ni au centre de la vie humaine. Dieu est devenu une sorte de luxe métaphysique pour les ‘accros’ de la religion. Où est Dieu ? est ainsi une question qui contient en germe une réponse athée, au moins depuis que le philosophe Nietzsche s’est écrié : « où Dieu s’en est-il allé?». Question piège, bien sûr, car si Dieu s’en est allé, c’est qu’il était là auparavant. Alors, est-ce nous qui l’aurions chassé? Dans son livre Le Gai savoir, Nietzsche peut ainsi écrire : « Le fou bondit au milieu d’eux et les transperça du regard : où Dieu s’en est-il allé? s’écria-t-il. Je vais vous le dire : nous l’avons tué... N’entendons-nous pas le bruit que font les fossoyeurs qui enterrent Dieu? Dieu est mort! et c’est nous qui l’avons tué ».

Vous l’aurez remarqué, chez Nietzsche, c’est le fou, encore une fois, qui remet sur le tapis la question de Dieu. Ce n’est pas par hasard car le fou, c’est celui qui est hors-les-murs, hors normes, inclassable. Il est fou et c’est bien sa condition même qui lui permet de soulever la question de la mort de Dieu et d’apporter une réponse que ses contemporains veulent évacuer à tout prix. Seul le fou peut, d’une certaine manière, montrer du doigt ce que nous refusons de voir, seul celui qui est a-normal peut révéler les forces qui constituent notre normalité, ne serait-ce qu’en la refusant. Dans le Psaume 14, comme chez Nietzsche, le fou fait de la théologie sans le savoir lorsqu’il établit le constat d’une disparition et d’une absence de Dieu.

Peut-être est-il même devenu le grand Absent de notre monde, mais absent à force d’être mis à toutes les sauces, invisible à force d’être trop rendu visible par ses innombrables caricatures idolâtres. Absent parce que trop instrumentalisé, parce que trop manipulé par les idéologues qui savent tout le profit qu’ils peuvent tirer de l’évocation du mot « dieu ». Il reste que ‘absent’ ne veut pas dire mort. Certes, il ne fait pas de doute qu’une bonne partie de ce qui a été dit et construit sur ce vocable-là est mort ou moribond. Car ce qui est mort ou doit encore mourir, c’est bien ce dieu fait à l’image de l’homme, ces images mortifères du divin qui ne cessent de hanter la mauvaise conscience de bon nombre de nos contemporains.

La vraie question, la toujours difficile question est donc celle de la nomination de Dieu. Si Dieu est, comment le nommer, sachant que le nommer, c’est lui donner une identité qui risque de le dénaturer. Oui, lorsque nous nous réunissons pour le louer, lorsque des êtres humains chantent avec ferveur les louanges de leur Dieu, à quel Dieu s’adressent-ils, de quel Dieu parlent-ils ? Il me semble que, depuis Nietzsche, jamais la parole de Paul aux Corinthiens n’aura eu autant de signification et de poids, surtout lorsque l’apôtre affirme :

« Puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient » (1 Cor. 1/21).

Folie de la prédication : nous y revoilà et, d’une certaine manière, cela est juste, mais pas dans le sens que notre culture donne au mot folie. En effet, la prédication évangélique opère un déplacement considérable de la question de Dieu. Il ne s’agit plus de savoir si Dieu a une place, un lieu ou s’il y a place pour Dieu dans notre civilisation, ou bien s’il faut croire en un Dieu. En effet, nous sommes-là dans une problématique quelque peu étrangère à un christianisme libérateur. La véritable question est de savoir devant qui, devant quelle instance et à partir de quelle justification nous pouvons parler, décider et agir dans notre monde sans tomber dans le cercle infernal de l’absurde, du cynisme, de l’intolérance, du racisme et de la barbarie ?

Le chrétien est d’abord et avant tout confronté à la question de l’identité de celui qu’il confesse comme son Dieu, non de sa localisation, de son essence et de ses attributs. C’est pour nous une question qui s’inscrit au plus intime de notre être et de notre réalité quotidienne. Découvrir qui est notre Dieu, ce n’est pas un problème théologique qui conduirait à des spéculations abstraites. C’est avant tout une question qui conditionne directement les paroles et les actes de notre vie la plus concrète.

Ainsi, pour notre volonté de savoir, ce qui est folie, c’est que l’Evangile nous répond en nous faisant buter sur la Croix, en nous renvoyant au visage que Dieu tourne vers nous sous les traits d’un Crucifié. Du coup, cela fait éclater le mensonge de nos discours sur Dieu. En effet, pour Paul, faire mémoire de Jésus crucifié, c’est en appeler à une autre identité de Dieu et à une autre vision du monde. Paul dit aux Corinthiens que la prédication chrétienne inaugure un conflit radical qui doit mettre en lumière la véritable identité de Dieu, autrement dit trancher entre le vrai Dieu de Jésus-Christ et les multiples faux dieux que les hommes se fabriquent sans cesse. Au temps de Paul, et nous pourrions en dire autant aujourd’hui, les dieux et les idoles ne manquaient pas, mais les hommes et les dieux étaient chacun à leur place. Les dieux étaient clairement identifiés et désignés par des noms que les hommes invoquaient en fonction de leurs choix et intérêts.

Dans un tel contexte, Paul dit alors une chose que l’homme, ancien ou moderne, ne peut pas concevoir : celui qui accepte de briser ses illusions sur Jésus crucifié, celui qui renonce à ses options philosophiques, à sa métaphysique et même à sa théologie, celui-là accède à une sagesse et à une profondeur que les ergoteurs de tous bords prennent pour de la folie. Juifs et grecs, donc religieux et champions de la raison raisonnante, aucun ne peut accepter qu’avec la Croix, Dieu puisse entrer en histoire et se donner à connaître au cœur même d’une pâte humaine si faible et dérisoire. Car si les hommes veulent apprivoiser leurs dieux, ils ne supportent pas leur trop grande proximité. Certes, on veut bien qu’ils interviennent pour apporter bonheur et santé, mais ils doivent rester séparés, assignés dans une sphère du sacré à jamais séparée du profane.

Au contraire, la Croix qui démasque la folle sagesse des hommes nous oblige à considérer une vérité paradoxale : celle d’avoir à tenir ensemble (et non de manière séparée et schizophrénique) Dieu et l’histoire, Dieu et l’homme. Pour utiliser un néologisme, la Croix profanise Dieu, elle le laïcise et l’inscrit dans l’épaisseur charnelle de notre humanité. La Croix est une invitation à penser autrement Dieu : non plus pour le situer dans le vaste ciel de nos imaginations prolifiques ni pour essayer de lui faire une petite place dans notre vie. Elle nous invite à l’identifier au cœur de notre propre réalité comme le Vivant, le dynamisme créateur qui anime le processus vital de tout le cosmos. La Croix nous ouvre l’horizon de l’amour infini de ce Dieu qui a voulu se révéler dans la finitude de Jésus. Et la vérité qui nous fait vivre n’est plus celle d’une divinité arrachée à notre terre, surplombant notre humanité comme une épée de Damoclès, mais celle de ce Jésus luttant pour notre délivrance, notre dignité et notre liberté.