Une foi intelligente

Auteur : 
Laurent GAMBAROTTO
Date : 
21/09/2008
Lectures bibliques : 
Marc 12/28-34
Lectures bibliques : 
Romains 12/1-3

    Les textes bibliques qui ont été lus ce matin vous auront sans doute mis la puce à l’oreille concernant le sujet que je vais aborder ce matin avec vous. Les mots « pensée », « intelligence », « discernement », « raisonnable » sont au centre des activités humaines, plus particulièrement culturelles. Il n’y a pas de vie humaine épanouie sans le déploiement de notre intelligence, qu’il s’agisse de nos capacités cognitives permettant l’acquisition de connaissances et de compétences, ou plus simplement l’exercice de notre bon sens dans la gestion de nos vies quotidiennes.

    Ce que je viens de dire est d’une assez grande banalité, mais lorsqu’il est question de croyances, de foi et de spiritualité, l’utilisation de nos facultés intellectuelles et de notre rationalité ne va pas toujours de soi. Il est révélateur que, lors de sa récente visite en France, le pape Benoît XVI ait remis sur le tapis cette question, fidèle au mot d’ordre d’Anselme de Cantorbéry : Fides quaerens intellectum, la foi en quête de son intelligence et de son intelligibilité. Il n’empêche qu’il y a différentes manières de considérer le rapport foi-raison. Aussi, pour avancer un peu sur ce chemin piégé, j’entends me tenir dans une écoute attentive des Ecritures.

    Que nous dit le sommaire de la Loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force ». Il est bon de réentendre ici que toutes nos ressources sont requises dans la relation d’amour qui nous unit à Dieu. L’apôtre Paul ne s’y est pas trompé, lorsqu’il nous introduit directement, avec le chapitre 12 de sa lettre aux Romains, au cœur d’un enjeu décisif. Celui concernant le rôle vital de la raison dans le culte que nous rendons à Dieu et dans la pratique quotidienne de notre foi.

    A ce propos, il est remarquable de lire que l’adjectif souvent traduit par « spirituel » pour qualifier notre culte, signifie en grec « logique », « raisonnable », « intelligible ». Sans doute Paul ironise-t-il sur les religions hermétiques qui prétendaient avoir l’exclusivité d’un culte logique conforme au logos, au raisonnement. Mais s’il utilise un tel mot, n’est-ce pas d’abord pour mieux affirmer que le culte rendu par le chrétien engage l’homme entier, convoque la totalité de son être dans une pratique se voulant accessible et compréhensible par tous ? Paul n’est-il pas celui qui énonce aux Corinthiens : « Je prierai avec mon esprit, mais je prierai aussi avec mon intelligence. Je chanterai avec mon esprit, mais je chanterai aussi avec mon intelligence » (1 Co. 14/15).

    Paul voulait déjà attester qu’il n’y a pas de culte désincarné, de spiritualité qui ne soit portée par une chair et un souffle, par une vitalité désirante inscrite dans la totalité de l’existence humaine, aussi bien individuelle qu’ecclésiale. Loin des fausses oppositions, c’est désormais l’existence entière du chrétien qui est culte, c’est tout ce que l’on a coutume de mettre sous les mots « esprit », « conscience », « cœur » et « raison » qui est concerné par la lecture et l’interprétation des Ecritures, par l’écoute de la Parole, par l’adoration et la prière. Le culte et le témoignage qui en résulte ne sont pas réservés à des initiés ou à des professionnels de l’institution ecclésiale. La foi qui fait vivre, chacun peut l’attester au grand jour et la partager avec ses proches, ses amis et toute personne de bonne volonté.

    Et ce qui était valable au temps de Paul ne l’est pas moins après le siècle de la Réforme et celui des Lumières. Je crois même que le « oser savoir » du philosophe Kant n’a rien d’élitiste car, pour nous, il est sous-tendu par le désir de rendre la foi la plus accessible à nos contemporains, croyants ou non, familiers ou non du christianisme.

    Il n’en est que plus significatif d’être appelés, et ce n’est pas une option, au « renouvellement de l’intelligence » : le mot grec que Paul utilise pour désigner cette attitude contient l’idée de rendre toute sa vigueur et toute son acuité à notre capacité de penser et de comprendre. Le verbe « penser » impliquant un acte dynamique, la volonté de saisir et d’évaluer de manière critique ce que nous sommes dans et face aux différentes sphères de la réalité humaine.

    Pourquoi cela est-il si important ? Et bien, toujours selon Paul, parce que ce travail d’élucidation informe directement deux choses essentielles qui sont au fondement de notre vie spirituelle. D’une part, la transformation de notre présence au monde, littéralement la « métamorphose » de notre attitude qui va désormais se caractériser par une non-conformité radicale, par la non-adéquation de notre personne aux valeurs idolâtres du monde. Et de manière simultanée, notre intelligence renouvelée commande notre discernement de la volonté de Dieu. Et cela n’est pas rien car le mot grec traduit par « discerner », signifie examiner, déterminer, tester, éprouver.

    C’est dire combien la volonté de Dieu ne peut pas être appréhendée d’un seul coup d’œil. Mais c’est aussi affirmer le degré de liberté et de responsabilité du croyant qui doit réellement éprouver ce qu’il entend et ce qu’il observe, dans l’Eglise et dans le monde, pour découvrir « ce qui est bien, ce qui est agréable à Dieu et ce qui est conduit à sa plénitude », pour reprendre les mots de Paul. Exercer son esprit de discernement, voilà ce que chacun peut et devrait encore faire, là où il se trouve, avec les dons qui sont les siens, quelle que soit son appartenance confessionnelle ou sociale. « Discerner pour agir », disait naguère le philosophe protestant Paul Ricœur ; oui, et cela passe par un regard neuf, par une vigilance créatrice, personnelle et communautaire.

    Aussi, chers amis, je me demande si nous n’avons pas là l’une des dernières formes de résistance à l’esprit du temps, aux idoles de la conformité imposées par l’énorme rouleau compresseur du politiquement et religieusement correct. Car il en est du prêt à penser qui nous est servi dans un nombre croissant d’officines et d’Eglises, comme du fast food : beaucoup d’emballage, de fioritures et de calories, mais au final fort peu de nourriture propre à satisfaire les besoins réels de notre corps et de notre esprit !

    Face aux faiseurs d’opinion et aux tartuffes du petit écran, je crois nécessaire de se tenir sur une ligne de résistance. Je veux dire que face aux croyances obligées du moment, nous opposons une obligation de conscience et nous refusons de nous laisser embrigader dans les passions immodérées du Vrai et du Bien. Il est important pour moi de croire, et c’est un acte de foi qui porte sa part de folle espérance, que le Christ nous donne la force et la capacité de ne pas succomber au monde présent. Le calme examen des faits et des idées est évidemment requis, et ce n’est pas un luxe, bien au contraire. C’est même l’engagement premier pour un discernement intelligent au service de Dieu et des hommes. 

    Ayant entendu ce qui précède, des esprits chagrins ou familiers de la pensée de Paul me feront remarquer que la réflexion intellectuelle n’a pas vocation à épuiser le mystère de notre foi, ni celui de notre rencontre avec le Christ. Ce en quoi ils ont raison puisque Paul n’a cessé de souligner que l’annonce du Christ crucifié et ressuscité est une réalité inconcevable pour la rationalité humaine. C’est encore lui qui proclame en pleine culture gréco-romaine que, par l’apparente folie de la croix, Dieu est venu confondre la fausse intelligence de ceux qui se sont enfermés dans leur volonté de savoir, de puissance et de domination. Et il ne fait aucun doute que les lumières de la raison ont leur part d’obscurité. Poussée au bout de son propre mouvement, la raison scientifique et technique peut conduire aux plus terribles aberrations. La récente histoire du XXe siècle en offre une cruelle illustration. Et qu’en sera-t-il du siècle actuel ?

    Il reste pourtant que l’appel paulinien à une intelligence éclairée par l’esprit du Christ est un extraordinaire défi que nous sommes invités à relever de manière volontaire et joyeuse, même si ce n’est pas sans difficultés. Joie de la réflexion qui peut s’exercer dans le domaine de la foi, là où beaucoup ont pu dire et disent encore qu’il faut consentir à une sorte de suicide intellectuel pour croire. Difficultés sans doute, car le savoir ne vient pas tout seul et, à peine a-t-on fait quelques progrès sur ce chemin que nous mesurons combien la distance qui reste à parcourir est encore longue et incertaine. « Il faut se tenir au difficile », disait le poète Rilke, et pas seulement pour le plaisir de souffrir, mais pour donner sens et finalité à ce qui nous est donné à voir et à vivre. Et quand bien même l’expérience profonde de notre foi serait indicible, il importe de savoir qu’elle s’inscrit dans une saine disposition d’esprit.

    Une fois de plus, que l’intensité de notre rencontre avec le Christ soit trop forte et trop intime pour être dite dans des mots et des idées, cela est vrai et personne ne peut nous en faire le reproche. Il est cependant tout aussi vrai que notre spiritualité ne peut se réduire aux seules émotions suscitées par notre expérience mystique, aux seuls instants où notre cœur brûle sans se consumer. Sinon le risque serait grand de rester suspendu entre terre et ciel, déconnecté de notre réalité humaine. Il ne suffit pas non plus, après avoir joint les mains dans la prière, de les rabattre sur ses yeux et sa bouche pour fuir les visions trop douloureuses d’une terre ingrate, crevassée par les forces obscures du mal, de la déraison et du cynisme.

    Et il ne faudrait pas croire que le mutisme soit une réponse adéquate aux défis de notre temps. Impossible d’aimer Dieu et de servir les hommes sans l’intervention d’une pensée critique, sans le secours d’une pensée protestataire qui refuse d’être inféodée aux intérêts d’un parti ou d’un clan. La vie spirituelle doit procéder d’un esprit libre, d’un esprit réfractaire aux identités repliées sur elles-mêmes, exclusives et mortifères.

    En ce temps marqué par le retour des obscurantismes et des dogmatismes, il importe au plus haut point de rejeter le recours à une raison sous tutelle magistérielle. Nous laissons au pape une raison qui ne serait plus que l’auxiliaire docile d’une pensée autoritaire en matière de foi et de morale. Ce serait une manière de se mentir à soi-même et aux autres profondément opposée à l’enseignement du Christ et de Paul.

    Une dernière question : la méthode paulinienne est-elle possible et à notre portée ? Paul nous répond avec une belle lucidité quand il conseille de ne pas avoir de prétentions au-delà de ce qui est raisonnable. Car certains de ses auditeurs faisaient les « fiers », se considérant comme supérieurs en matière de vie spirituelle. Soit par un excès d’intellectualité arrogante prise au piège de sa propre fascination, car il ne faut pas confondre esprit éclairé et cœur pur. Soit par un orgueil doctrinal qui prétendait établir le partage entre ceux qui avaient reçu la bonne révélation et les pauvres croyants ordinaires. A vrai dire, Paul fustige aussi bien les gardiens du temple de la raison que les exaltés qui donnent toujours le sentiment d’être dans les confidences du Bon Dieu.

    Que chacun exerce donc sa réflexion selon la mesure de foi que Dieu lui a donnée en partage : cette recommandation de Paul laisse sa place entière aux femmes et aux hommes qui s’approchent des Ecritures bibliques et de la vie en Christ avec des charismes différents. Dans la communauté chrétienne, la foi du charbonnier et celle du savant ne sont pas en concurrence, mais toutes deux peuvent dialoguer pour s’approfondir et gagner en sagesse. Car notre discernement aspire à cette sagesse de Dieu qui est folie pour le monde, sagesse dont le grand docteur Augustin affirmait qu’elle était comme un trésor, ajoutant humblement : « chaque jour, je demande à Dieu une menue pièce tirée de ce trésor, dans une prière de mendiant, et je l’obtiens à peine ».

    Chers amis, demandons à Dieu de nous accorder l’intelligence du cœur et la lumière de sa Vérité. Qu’il nous instruise en toutes choses utiles et qu’il nous accorde de nous soutenir les uns les autres dans la recherche de ce qui est bon, agréable et parfait.