Serge Guilmin
     

 

Faut-il être intellectuel pour lire la Bible ?

Il paraît que pour lire la Bible il faut être très savant… et que, par conséquent il faudrait la simplifier pour que les semi-analphabètes que nous sommes tous plus ou moins, soient en mesure de la comprendre. Ce serait comme la Bible racontée aux enfants. La Traduction Œcuménique de la Bible fait deux kilos et 3096 pages. La Bible que les frères Estienne publiaient au XVIème siècle faisait bien le double et était plutôt encombrante. Mais c’était le prix à payer pour que la Bible puisse être lue par le plus grand nombre. Ceux qui savaient lire. Pour lire la Bible il faut donc savoir lire son journal. Ni plus ni moins.

Qu’est-ce que ce serait un intellectuel ? L’adjectif s’appliquant à des personnes n’est pas très ancien. Il contient depuis l’affaire Dreyfus une nuance péjorative que relève le Robert. Les "intellectuels" c’était ceux qui rêvaient de droit et de justice, de liberté et de fraternité… Tiens ! justement des mots largement semés dans la Bible. Les auteurs de negro-spirituals seraient donc des intellectuels, ils ne se résignaient pas à la condition qui leur était faite.

La Bible est comme un livre d’histoire. La Bible est comme un poème, avec ses chants, ses prières, ses cris d’angoisse et ses alléluias de reconnaissance. La Bible contient ce qu’il faut au peuple pour qu’il prenne courage lorsque l’oppression des parvenus fait de la cité une cité d’injustice. "Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles" : pour comprendre cela il ne faut pas être "intellectuel" au sens où le peuple se croit dominé par ceux qui ont été aux écoles. C’est plutôt à partir de la faim et de la soif, de l’injustice rencontrée et de tout désarroi que commence pour chaque lecteur sa propre école. Les plus âgés parmi nous souvent nous étonnent lorsqu’ils récitent des poésies apprises il y a bien longtemps à la communale. De même la Bible avec ses multiples chemins, ses récits, ses poèmes, peut devenir pour chacun, la source d’une mémoire que l’on ne soupçonnait pas.

Des savants en grand nombre étudient sans relâche la Bible. En plus grand nombre encore d’autres se contentent de la lire avec patience, avec passion. Un certain Blaise Pascal faisait une différence entre le dieu des philosophes et des savants et le dieu des Patriarches. A vrai dire la Bible sera lue par les uns et les autres et chacun y trouvera ce qu’il lui faut de provisions de route pour aller plus loin dans la connaissance de la Bible et du même coup aller plus loin dans l’appréciation de l’histoire qu’il vit, celle qui le fait et celle qu’il fait. Il trouvera, "intellectuel" ou pas, de quoi se réjouir de ce qui est placé comme un hymne infini au cœur de son existence.

La Bible est comme le livre de notre vie semée d’incertitudes, de questions. Entre les pages Quelqu’un que nous apprenons à connaître aurait placé la surprise toujours renouvelée de l’espérance. Les lumières vacillantes des lointains nous deviennent perceptibles. La Bible est comme une lampe à nos pieds pour avancer en connaissance, en sagesse, en estime pour tous les vivants de notre temps.

Certains livres de la Bible peuvent ne pas retenir l’intérêt immédiat et appellent effectivement le secours des introductions et des notes. Et c’est pourquoi il est important que les éditions modernes de la Bible comportent des notes. Mais le savoir biblique, accordé avec l’amour qui le fait naître et le service auquel il appelle ne s’édifie pas en un jour. "Soyez renouvelés dans votre intelligence !" s’exclame l’apôtre Paul. Et l’on pourrait ajouter : ne vous laissez pas dominer par l’esprit de résignation. Ni devant le travail de lecture qui a fait dès les début de la Réforme la force du protestantisme ni devant les responsabilités qui s’éveillent à la lumière des témoignages de la prophétie et des évangiles.

Serge Guilmin