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Dogmatisme et fondamentalisme
Les citations de Schweitzer sont toutes tirées
de la traduction de J.P. SORG in. "Études Théologiques
et Religieuses”. 1994/2. Montpellier
Dogmatisme, fondamentalisme sont ces deux tares de
la religion, sans lesquelles, semble-t-il, nos contemporains sont
aujourd'hui incapables de croire.
La première tare, le dogmatisme, codifie la
foi dans un langage censé être plus que l'expression
de la vérité, mais la vérité même.
La seconde, le fondamentalisme, enchaîne le croyant à
un texte, plutôt qu'il ne le libère par une parole,
pensant préserver ainsi une lettre qui n'a d'ailleurs jamais
existé, il tue l'esprit qui, lui, ne demandait qu'à
vivre.
Ces deux maux - voire même mots - face d'une
seule et même réalité, sévissent pourtant
dans des milieux bien différents. Le dogmatisme serait plutôt
d'obédience catholique et le fondamentalisme est, lui, le
triste privilège d'un certain protestantisme. Ces réactions
montrent aussi à quel point le peuple de l’Église
est ignorant. La responsabilité du clergé est certainement
écrasante en ce domaine, on sait depuis le 16ème siècle
comment l’Église catholique a payé le fait d'avoir
un clergé intellectuellement médiocre, nous ne savons
pas encore quel prix devra payer le christianisme dans toutes ses
composantes, pour avoir entretenu cette même médiocrité
intellectuelle dans le peuple des fidèles.
Les chrétiens, il faut le reconnaître,
ont peur de l'Histoire. Ils ont peur aussi du langage, et surtout
d'en changer. Nous sommes devenus tout simplement inaptes au dialogue,
puisque le discours de la foi n'est plus capable d'employer les
mots, ni d'investir les concepts du monde moderne. Constat d'autant
plus amer, lorsqu'on se souvient pourtant ce qu'a été
dans notre culture le discours de la foi. Il a levé un monde
nouveau. Il avait autrefois franchi les portes de Thulé,
imaginant les hôpitaux, les universités, construisant
les cathédrales, proclamant la Gloire de Dieu par une musique
inégalée comme celle de Jean-Sébastien Bach
et d'autres. Cette sclérose et pour finir cette obsolescence
du christianisme est d'autant plus absurde, qu'elle n'était
pas programmée, et qu'elle n'est pas nécessaire à
la foi. Pour entendre parler du Christ, ou pour entendre parler
le Christ, nul n'est besoin de comprendre l'araméen. Il n'est
pas nécessaire de se promener sur les bords du lac de Tibériade
pour marcher dans ses traces, et pour finir l'eau du Jourdain n'a
rien de saint ou de sacré, elle est même certainement
plus impropre à la consommation que celle de notre robinet.
Les chrétiens ont peur de fantômes soigneusement entretenus
par quelques ecclésiocrates sur le déclin.
Bien avant que ce ne soit un phénomène
de mode comme c'est le cas aujourd'hui, et malheureusement simplement
un phénomène de mode, Albert Schweitzer avait fait
le tour de la question et ce avec une maestria à faire pâlir
nos contemporains. Il fut critiqué, attaqué et pour
finir oublié. Et pourtant le Christ qu'il nous a restitué
a une toute autre teneur que celui auquel on voudrait nous enchaîner.
Sans s'affoler , avec la force tranquille que lui donnait la foi,
Schweitzer constatait, "qu'il n'y a pas de conception du monde
grandiose et profonde qui ne contienne des éléments
historiques destinés à vieillir et à devenir
caducs. Mais la volonté, qui s'y manifeste, est, elle, trans-historique,
c'est ainsi que la personnalité de Jésus continue
d'avoir un sens pour nous, parce que d'elle est issu un puissant
courant spirituel qui traverse aussi notre temps." Ce courant
spirituel, dont Jésus est le fondateur, Schweitzer le résume
en deux mots. Des mots que nos contemporains ne veulent plus entendre.
Des mots qu'on n'a presque plus le droit d'employer lorsqu'on est
membre du clergé, sous prétexte que l'on doit simplement
gérer un sacré tout aussi inconnu de tradition biblique
qu'inapte à nous transmettre la Parole du Dieu Vivant.
Ces deux mots, avec lesquels Schweitzer résume
cet esprit fondé par le Christ sont : exigence et éthique.
L'exigence éthique qui est le centre du message de Jésus
et pour lequel Il a rassemblé pendant son bref ministère
toute l'énergie disponible chez un être humain. Tendre
toujours vers le perfectionnement moral des individus et des systèmes.
Ne jamais accepter une tradition, une coutume ou une fatalité,
tout ce qui pourrait entraver le libre accomplissement de l'être
humain, ou tout ce qui risquerait de défigurer la seule créature
de l'univers créée à l'image de Dieu et capable
de dire : "je crois".
Schweitzer imprégné de ce message du
Christ regrettait amèrement l'état de délabrement
moral de nos sociétés, il écrivait "quand
on abandonne l'éthique prêchée par Jésus,
on finit toujours par le payer très cher." Puis plus
calmement il poursuivait "les énergies et les idéaux
éthiques manquent de plus en plus. Notre civilisation a perdu
de vue le grand objectif d'un perfectionnement moral de tous les
hommes. Au lieu d'agir sur le monde elle tourne entre les murs idéaux
qui ne sont que confessionnels et nationaux."
En vérité, nous nous éloignons
tellement de la foi de Jésus que la rapidité avec
laquelle nous le figeons, soit en dogme, soit dans la lettre est
parfaitement explicable. C'est en fait un réflexe, la seule
réponse possible à l'indigence même de notre
foi, à notre manque d'espérance, à notre résignation
et enfin, comme l'a si bien dit Marx, "à notre accoutumance
au religieux".
Schweitzer pensait que "nous sommes sur le point
de céder à l'indifférence ou à l'insouciance,
nous nous résignons à la stagnation ou à la
régression, la régression de la civilisation et renonçons
à élever tout l'humain au niveau le plus haut. En
revanche", disait-il "ceux qui se rendent compte de notre
dérive, et n'y restent pas insensibles, ceux qui en souffrent
et s'inquiètent toujours à nouveau des sombres perspectives
de décadence , ceux-là sont capables de comprendre
la personnalité du Jésus historique, ils entendent
parfaitement le sens de son message en dépit de l'étrange
langage qu'Il a employé." La personnalité du
Jésus historique, de Jésus
tout court pour Schweitzer, c'est avant tout cet homme qui est venu
parmi nous comme chacun d'entre nous. La personnalité du
Jésus historique c'est ce qui empêche, selon Schweitzer,
de faire de Jésus un extra-terrestre, ou je ne sais quelle
divinité déclassée, ou quelle humanité
divinisée. La personnalité du Jésus historique
qu'on peut rencontrer, si jamais on ne cède pas à
cette insouciance, c'est enfin l'Homme, tel qu'on ne peut que l'espérer,
L'Homme tel qu'on ne peut que le rêver, le seul Homme possible,
si l'humain a un avenir. Là encore, Schweitzer recentrait
la foi sur un axe dont elle n'aurait jamais dû sortir. "Il
n'y a qu'une chose qui importe, c'est que le sens du Royaume de
Dieu hante notre conception du monde comme elle a hanté la
sienne, et que nous en éprouvions comme Lui, l'impérieuse
nécessité".
La foi n'est pas une pratique, même si elle
se nourrit d'une certaine pratique. Elle ne se confond pas plus
avec ces rites, même si ceux-ci la structurent. La foi est
, et n'est que l'obéissance à cette Parole du Christ
"Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et toutes les choses vous
seront données par-dessus". Est-il nécessaire
de nous rappeler l'incroyable lecture qu'avait fait Kierkegaard
de ce texte, Kierkegaard que Schweitzer n'aimait pas tellement.
Est-il nécessaire de nous rappeler que pour Christ toutes
nos questions sont de fausses questions, qu'il n'est nul besoin
de demander comment nous allons prêcher ? comment nous allons
témoigner ? vers qui ? quand ? non, la seule chose qui doit
être en nous et nous animer, qui doit être notre vie
c'est cet impératif catégorique. "Cherchez d'abord
le Royaume de Dieu et tout le reste sera donné par-dessus".
Tout au long de son oeuvre et de sa vie, Schweitzer
nous met en garde contre toutes les fausses religions, et nous rappelle
que notre religion, "dans la mesure où elle s'avère
spécifiquement chrétienne, ne consiste pas à
instituer un culte de Jésus, qu'à vivre une relation
mystique avec lui". La mystique si chère à Schweitzer,
mais la seule mystique possible, celle de l'Apôtre Paul, celle
qu'il exprime dans cette lettre aux Philippiens : "Maintenant
encore comme toujours Christ sera glorifié dans mon corps
avec une pleine assurance, soit par ma vie, soit par ma mort, car
Christ est ma vie, et la mort m'est un gain". Ce n'est donc
pas une mystique qui s'échappe vers les cieux, où
l'homme essaierait, par je ne sais quel exercice, par quel moyen
et par quel renoncement, d'accéder à la vision béatifique
d'un Dieu qui régnerait dans je ne sais quel univers. Non,
c'est une mystique de l'incarnation, où nous devrions être
tous capables de dire
"Christ est ma vie et ce n'est plus moi qui vis
mais c'est Christ", tout en sachant que lorsqu'on dit que c'est
Christ qui vit en nous, c'est enfin nous qui vivons le Christ !
C'est cette mystique que Schweitzer a voulu incarner, et il l'a
fait mieux que quiconque.
La vie de Jésus ne peut pas s'écrire,
pour la foi elle n'a aucun sens, si elle ne devient pas justement
notre vie. Albert Schweitzer l'avait compris, lui, qui après
avoir étudié toutes les vies de Jésus du 18ème
siècle jusqu'à son époque, terminait en disant,
qu'elles étaient toutes des échecs sur le plan historique.
Albert Schweitzer donc de conclure ce qui ne peut
l'être, voici les dernières phrases qui terminent son
monumental ouvrage concernant les recherches historiques sur la
vie de Jésus .
"C'est comme un inconnu sans nom, qui vient
du lac de Tibériade. Il s'était approché de
ces hommes qui ne savaient qui il était. Il nous dit la même
Parole qu'à eux : "toi, suis-moi" et nous met en
face des tâches qu'il nous appartient en son nom d'accomplir
à notre époque. Il commande. A ceux, sages ou hommes
saints, qui lui obéiront, il se révélera par
la paix, l'action , les luttes et les souffrances qu'ils vivront
en communauté avec lui, et c'est par un mystère ineffable
qu'ils apprendront qui il est...".
Philippe Aubert,
Prédication au Temple
Saint-Paul de Mulhouse le 15 Janvier 1995 pour le 120 anniversaire
de la naissance d'Albert Schweitzer.

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