Philippe Aubert
     

 

Dogmatisme et fondamentalisme

Les citations de Schweitzer sont toutes tirées de la traduction de J.P. SORG in. "Études Théologiques et Religieuses”. 1994/2. Montpellier

Dogmatisme, fondamentalisme sont ces deux tares de la religion, sans lesquelles, semble-t-il, nos contemporains sont aujourd'hui incapables de croire.

La première tare, le dogmatisme, codifie la foi dans un langage censé être plus que l'expression de la vérité, mais la vérité même. La seconde, le fondamentalisme, enchaîne le croyant à un texte, plutôt qu'il ne le libère par une parole, pensant préserver ainsi une lettre qui n'a d'ailleurs jamais existé, il tue l'esprit qui, lui, ne demandait qu'à vivre.

Ces deux maux - voire même mots - face d'une seule et même réalité, sévissent pourtant dans des milieux bien différents. Le dogmatisme serait plutôt d'obédience catholique et le fondamentalisme est, lui, le triste privilège d'un certain protestantisme. Ces réactions montrent aussi à quel point le peuple de l’Église est ignorant. La responsabilité du clergé est certainement écrasante en ce domaine, on sait depuis le 16ème siècle comment l’Église catholique a payé le fait d'avoir un clergé intellectuellement médiocre, nous ne savons pas encore quel prix devra payer le christianisme dans toutes ses composantes, pour avoir entretenu cette même médiocrité intellectuelle dans le peuple des fidèles.

Les chrétiens, il faut le reconnaître, ont peur de l'Histoire. Ils ont peur aussi du langage, et surtout d'en changer. Nous sommes devenus tout simplement inaptes au dialogue, puisque le discours de la foi n'est plus capable d'employer les mots, ni d'investir les concepts du monde moderne. Constat d'autant plus amer, lorsqu'on se souvient pourtant ce qu'a été dans notre culture le discours de la foi. Il a levé un monde nouveau. Il avait autrefois franchi les portes de Thulé, imaginant les hôpitaux, les universités, construisant les cathédrales, proclamant la Gloire de Dieu par une musique inégalée comme celle de Jean-Sébastien Bach et d'autres. Cette sclérose et pour finir cette obsolescence du christianisme est d'autant plus absurde, qu'elle n'était pas programmée, et qu'elle n'est pas nécessaire à la foi. Pour entendre parler du Christ, ou pour entendre parler le Christ, nul n'est besoin de comprendre l'araméen. Il n'est pas nécessaire de se promener sur les bords du lac de Tibériade pour marcher dans ses traces, et pour finir l'eau du Jourdain n'a rien de saint ou de sacré, elle est même certainement plus impropre à la consommation que celle de notre robinet. Les chrétiens ont peur de fantômes soigneusement entretenus par quelques ecclésiocrates sur le déclin.

Bien avant que ce ne soit un phénomène de mode comme c'est le cas aujourd'hui, et malheureusement simplement un phénomène de mode, Albert Schweitzer avait fait le tour de la question et ce avec une maestria à faire pâlir nos contemporains. Il fut critiqué, attaqué et pour finir oublié. Et pourtant le Christ qu'il nous a restitué a une toute autre teneur que celui auquel on voudrait nous enchaîner. Sans s'affoler , avec la force tranquille que lui donnait la foi, Schweitzer constatait, "qu'il n'y a pas de conception du monde grandiose et profonde qui ne contienne des éléments historiques destinés à vieillir et à devenir caducs. Mais la volonté, qui s'y manifeste, est, elle, trans-historique, c'est ainsi que la personnalité de Jésus continue d'avoir un sens pour nous, parce que d'elle est issu un puissant courant spirituel qui traverse aussi notre temps." Ce courant spirituel, dont Jésus est le fondateur, Schweitzer le résume en deux mots. Des mots que nos contemporains ne veulent plus entendre. Des mots qu'on n'a presque plus le droit d'employer lorsqu'on est membre du clergé, sous prétexte que l'on doit simplement gérer un sacré tout aussi inconnu de tradition biblique qu'inapte à nous transmettre la Parole du Dieu Vivant.

Ces deux mots, avec lesquels Schweitzer résume cet esprit fondé par le Christ sont : exigence et éthique. L'exigence éthique qui est le centre du message de Jésus et pour lequel Il a rassemblé pendant son bref ministère toute l'énergie disponible chez un être humain. Tendre toujours vers le perfectionnement moral des individus et des systèmes. Ne jamais accepter une tradition, une coutume ou une fatalité, tout ce qui pourrait entraver le libre accomplissement de l'être humain, ou tout ce qui risquerait de défigurer la seule créature de l'univers créée à l'image de Dieu et capable de dire : "je crois".

Schweitzer imprégné de ce message du Christ regrettait amèrement l'état de délabrement moral de nos sociétés, il écrivait "quand on abandonne l'éthique prêchée par Jésus, on finit toujours par le payer très cher." Puis plus calmement il poursuivait "les énergies et les idéaux éthiques manquent de plus en plus. Notre civilisation a perdu de vue le grand objectif d'un perfectionnement moral de tous les hommes. Au lieu d'agir sur le monde elle tourne entre les murs idéaux qui ne sont que confessionnels et nationaux."

En vérité, nous nous éloignons tellement de la foi de Jésus que la rapidité avec laquelle nous le figeons, soit en dogme, soit dans la lettre est parfaitement explicable. C'est en fait un réflexe, la seule réponse possible à l'indigence même de notre foi, à notre manque d'espérance, à notre résignation et enfin, comme l'a si bien dit Marx, "à notre accoutumance au religieux".

Schweitzer pensait que "nous sommes sur le point de céder à l'indifférence ou à l'insouciance, nous nous résignons à la stagnation ou à la régression, la régression de la civilisation et renonçons à élever tout l'humain au niveau le plus haut. En revanche", disait-il "ceux qui se rendent compte de notre dérive, et n'y restent pas insensibles, ceux qui en souffrent et s'inquiètent toujours à nouveau des sombres perspectives de décadence , ceux-là sont capables de comprendre la personnalité du Jésus historique, ils entendent parfaitement le sens de son message en dépit de l'étrange langage qu'Il a employé." La personnalité du Jésus historique, de Jésus tout court pour Schweitzer, c'est avant tout cet homme qui est venu parmi nous comme chacun d'entre nous. La personnalité du Jésus historique c'est ce qui empêche, selon Schweitzer, de faire de Jésus un extra-terrestre, ou je ne sais quelle divinité déclassée, ou quelle humanité divinisée. La personnalité du Jésus historique qu'on peut rencontrer, si jamais on ne cède pas à cette insouciance, c'est enfin l'Homme, tel qu'on ne peut que l'espérer, L'Homme tel qu'on ne peut que le rêver, le seul Homme possible, si l'humain a un avenir. Là encore, Schweitzer recentrait la foi sur un axe dont elle n'aurait jamais dû sortir. "Il n'y a qu'une chose qui importe, c'est que le sens du Royaume de Dieu hante notre conception du monde comme elle a hanté la sienne, et que nous en éprouvions comme Lui, l'impérieuse nécessité".

La foi n'est pas une pratique, même si elle se nourrit d'une certaine pratique. Elle ne se confond pas plus avec ces rites, même si ceux-ci la structurent. La foi est , et n'est que l'obéissance à cette Parole du Christ "Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et toutes les choses vous seront données par-dessus". Est-il nécessaire de nous rappeler l'incroyable lecture qu'avait fait Kierkegaard de ce texte, Kierkegaard que Schweitzer n'aimait pas tellement. Est-il nécessaire de nous rappeler que pour Christ toutes nos questions sont de fausses questions, qu'il n'est nul besoin de demander comment nous allons prêcher ? comment nous allons témoigner ? vers qui ? quand ? non, la seule chose qui doit être en nous et nous animer, qui doit être notre vie c'est cet impératif catégorique. "Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et tout le reste sera donné par-dessus".

Tout au long de son oeuvre et de sa vie, Schweitzer nous met en garde contre toutes les fausses religions, et nous rappelle que notre religion, "dans la mesure où elle s'avère spécifiquement chrétienne, ne consiste pas à instituer un culte de Jésus, qu'à vivre une relation mystique avec lui". La mystique si chère à Schweitzer, mais la seule mystique possible, celle de l'Apôtre Paul, celle qu'il exprime dans cette lettre aux Philippiens : "Maintenant encore comme toujours Christ sera glorifié dans mon corps avec une pleine assurance, soit par ma vie, soit par ma mort, car Christ est ma vie, et la mort m'est un gain". Ce n'est donc pas une mystique qui s'échappe vers les cieux, où l'homme essaierait, par je ne sais quel exercice, par quel moyen et par quel renoncement, d'accéder à la vision béatifique d'un Dieu qui régnerait dans je ne sais quel univers. Non, c'est une mystique de l'incarnation, où nous devrions être tous capables de dire

"Christ est ma vie et ce n'est plus moi qui vis mais c'est Christ", tout en sachant que lorsqu'on dit que c'est Christ qui vit en nous, c'est enfin nous qui vivons le Christ ! C'est cette mystique que Schweitzer a voulu incarner, et il l'a fait mieux que quiconque.

La vie de Jésus ne peut pas s'écrire, pour la foi elle n'a aucun sens, si elle ne devient pas justement notre vie. Albert Schweitzer l'avait compris, lui, qui après avoir étudié toutes les vies de Jésus du 18ème siècle jusqu'à son époque, terminait en disant, qu'elles étaient toutes des échecs sur le plan historique.

Albert Schweitzer donc de conclure ce qui ne peut l'être, voici les dernières phrases qui terminent son monumental ouvrage concernant les recherches historiques sur la vie de Jésus .

"C'est comme un inconnu sans nom, qui vient du lac de Tibériade. Il s'était approché de ces hommes qui ne savaient qui il était. Il nous dit la même Parole qu'à eux : "toi, suis-moi" et nous met en face des tâches qu'il nous appartient en son nom d'accomplir à notre époque. Il commande. A ceux, sages ou hommes saints, qui lui obéiront, il se révélera par la paix, l'action , les luttes et les souffrances qu'ils vivront en communauté avec lui, et c'est par un mystère ineffable qu'ils apprendront qui il est...".

Philippe Aubert,

Prédication au Temple Saint-Paul de Mulhouse le 15 Janvier 1995 pour le 120 anniversaire de la naissance d'Albert Schweitzer.