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Le récit, le mythe et le message de Noël
Sommaire
Préliminaires
1. Les textes étudiés
2. Récit, mythe
et message
L'Évangile
de Matthieu
1. Le récit
2. Le mythe
3. Le message
L'Évangile
de Luc
1. Le récit
2. Le mythe
3. Le message
Conclusion
Le travail des spécialistes du Nouveau
Testament sur les récits de la naissance de Jésus
a quelque chose de cruel et d'irritant. Il enlève à Noël
beaucoup de cette poésie, qui fait son charme et à laquelle
nous sommes nombreux à être sensibles. Si, il y
a trois ans, notre président, M. Bécriaux nous
a enchantés en égrenant pour nous les légendes
de Noël, l'exégèse opère ce qu'on peut
appeler à la suite de Max Weber un "désenchantement",
voire une profanation. De plus, que des théologiens, toutes
confessions confondues, catholiques comme protestants, se livrent à cette
opération déconcerte et parfois scandalise. On
a le sentiment qu'ils manquent à leur devoir, et qu'ils
trahissent leur mission, en sapant des croyances qu'ils ont pour
mission de défendre. Malgré ce décapage
désagréable, que l'on peut d'ailleurs refuser ou
disqualifier, leurs études ne sont pas aussi négatives
et destructrices qu'on pourrait le penser de prime abord. À travers
dissection et déconstruction, elles visent non pas à éliminer
les récits de la nativité, mais à retrouver
le message qu'initialement leurs auteurs entendaient faire entendre.
Il importe de ne pas oublier leur intention même quand
leurs travaux, heurtent ou choquent. Je vais les présenter
en trois temps : d'abord des préliminaires; ensuite, le
récit de Matthieu; puis celui de Luc. Je terminerai par
quelques remarques de conclusion
Préliminaires 
1. Les textes étudiés
Le Nouveau Testament contient deux récits de la naissance
de Jésus : le premier dans l'évangile de Matthieu,
1/18 à 2/23, le second dans celui de Luc 1/5 jusqu'à 2/20.
Dans ces deux évangiles, on ne trouve ensuite plus aucune
référence ni allusion à Noël. Les évangiles
de Marc et de Jean n'en disent pas un mot. Ils commencent non pas
avec le début de la vie de Jésus, mais avec le début
de sa prédication, avec le surgissement d'une parole et
non avec la naissance d'une personne. Marc et Jean n'ont pas l'air
de s'intéresser aux origines familiales de celui qui porte
et fait entendre cette parole.
En dehors des deux récits de Matthieu et de Luc ( 1 ),
on ne trouve pratiquement rien dans le Nouveau Testament sur la
naissance de Jésus. L'apôtre Paul la mentionne une
seule fois. Dans Gal. 4/4; il écrit que Jésus est
né d'une femme (il emploie le mot gune, qui s'applique à une
femme mariée, et non parthenos, qui désigne une jeune
fille). Il semble tout ignorer des circonstances de cette naissance.
Il n'y fait en tout cas aucune allusion.
2. Récit, mythe et
message 
Dans l'examen de ces deux récits, je procéderai
en trois temps.
1. Premièrement, j'indiquerai ce qu'ils racontent exactement,
en les dégageant des légendes, parfois très
belles, qu'on a brodées autour au fil des siècles.
Je les désencombrerai, les débarrasserai des fioritures
si souvent reprises que beaucoup les croient bibliques. En ce qui
concerne Luc, les spécialistes ont essayé de repérer
les documents qu'il a utilisés pour la rédaction
de l'évangile. Je résumerai leurs conclusions où il
y a une part importante d'hypothèses, de suppositions.
2. Dans un deuxième temps, je dirai pourquoi la plupart
des spécialistes estiment que ces récits appartiennent
au genre littéraire du mythe. Pour bien comprendre ce terme,
il importe de distinguer mythe et mythologie.
• Le mythe exprime,
sous forme de récits,
des vérités ou des réalités qui ne
relèvent pas du savoir ordinaire. Il nous ouvre à des
mystères qui à la fois nous touchent, nous atteignent
et nous dépassent. Le mythe ne doit pas être assimilé à l'erreur, à la
fabulation ou à la tromperie. Il traduit des convictions
et des expériences qu'on ne peut pas exprimer dans le
langage habituel, parce qu'elles ne sont pas de même nature
que nos perceptions, nos émotions, nos connaissances communes.
De la même manière, l'art fait sentir des choses
que la science ne peut pas dire. L'art n'est pas moins vrai que
la science, mais il a une vérité de type différent.
• La mythologie est
une déviation
et une perversion du mythe. Elle tente de faire du mystère,
exprimé par le mythe, un savoir. Elle ramène ce
qu'il raconte à des faits empiriques, au lieu d'y voir
un langage pour transmettre un sens qui se situe à un
autre niveau. Ainsi, elle fait des premiers chapitres de la création
un rapport historique qui décrirait ce qui s'est passé au
début de l'univers, de la même manière que
l'on pourrait raconter ce qu'on a vécu durant la journée
d'hier. Le mythe préserve le mystère tout en le
dévoilant. La mythologie le supprime en lui donnant le
même statut que celui des connaissances et expériences
ordinaires.
3. Le troisième temps de chacune des parties va s'interroger
sur le message des récits de Noël, sur ce qu'ils veulent
nous faire comprendre. Les évangélistes ne sont pas
des historiens, mais des pasteurs, des catéchètes,
des prédicateurs. Ils ne cherchent pas à donner des
informations sur des événements passés, mais à expliquer
la signification de Jésus.
L'Évangile de Matthieu 
1. Le récit
Il est assez bref, 48 versets seulement.
On peut y distinguer trois parties, trois épisodes ou trois scènes
:
- Premièrement, l'annonce faite en songe par un ange à Joseph
pour lui apprendre que l'enfant qu'attend Marie, sa fiancée ( 2 ),
vient du Saint Esprit.
- Deuxièmement, la visite, après la naissance, des
mages venus d'Orient. Le récit n'indique pas leur nombre.
On a supposé qu'ils étaient trois parce que sont
mentionnés trois cadeaux : l'or, l'encens et la myrrhe.
C'est possible, mais aléatoire. Aucune indication, non plus,
sur leurs noms; ceux de Melchior, Gaspard et Balthazar n'apparaissent
qu'au sixième siècle. Les mages sont des prêtres
de cultes astrologiques, et nullement des rois. Il semble que la
royauté leur ait été attribuée pour
la première fois par l'évêque Saint Césaire
d'Arles qui vécut de 470 à 543 ( 3 ).
Plus qu'une exagération de méridional, cette transformation
des mages en rois traduit probablement une gêne des responsables
ecclésiastiques. L'Église s'est beaucoup battue contre
les astrologues , et ne tient pas à attirer l'attention
sur des personages qui peuvent servir à les valoriser; elle
préfère qu'on les prenne pour des rois.
- Troisième épisode, la fuite en Égypte et
le massacre des enfants racontés très sobrement,
sans aucun détail, sinon qu'il s'agissait d'enfants de moins
de deux ans, indication qui laisserait penser que les événements
racontés s'étalent au moins sur plusieurs mois.
2. Le mythe 
Trois éléments conduisent les spécialistes à parler
de mythes.
1. D'abord, la présence importante d'un merveilleux conventionnel.
On mentionne quatre songes en quelques lignes. Dans trois d'entre
eux, des anges interviennent. Une étoile ( 4 )
se déplace et montre le chemin. Il ne s'agit pas de nier
par principe le merveilleux, mais son accumulation constitue un
indice qu'on a affaire plutôt à un mythe, d'autant
plus que songes et étoiles servent souvent dans la littérature
mythique à signaler la présence du sacré.
2. Ensuite, l'utilisation abondante de textes
de l'Ancien Testament. On a le sentiment que c'est à partir d'eux qu'on a construit
tel ou tel épisode : ainsi, la fuite en Égypte vient
d'un verset du prophète Osée; le massacre des enfants
d'un passage du prophète Jérémie. Ces deux événements,
qui ne sont ni développés ni commentés, dont
on n'a aucune attestation ailleurs dans le Nouveau Testament ou
hors de lui, ne servent strictement qu'à amener une citation.
Il en va de même de la conception virginale qui interprète
une phrase d'Esaïe : "voici la vierge sera enceinte".
En fait, le texte hébreu d'Esaïe mentionne une jeune
femme; c'est la Septante, version grecque datant du troisième
siècle avant Jésus Christ qui parle d'une vierge.
3. Un troisième élément
a plus de poids que les précédents. Il existe un
midrash (un récit pieux et édifiant) concernant Moïse,
que deux écrivains juifs, Flavius Josèphe et Philon
( 5 ) contemporains de la rédaction des évangiles,
nous transmettent. Matthieu reprend et démarque ce récit.
D'après ce midrash, le père de Moïse fait un
songe lui annonçant la naissance et la mission de son fils
(ce qui correspond au songe de Joseph). Le Pharaon, averti aussi
par un songe, a peur que cet enfant ne devienne pour lui un rival;
il consulte conseillers et astrologues (de même Hérode
averti par les mages consulte les docteurs de la loi et les prêtres).
Le Pharaon décide de tuer tous les enfants qui peuvent vérifier
la prédiction, mais le père de Moïse, averti
toujours en songe soustrait son fils au massacre. Ajoutons que
la mère de Moïse se nomme Myriam (Marie). Le récit
de Matthieu semble calqué sur une version de ce midrash à ceci
près qu'il l'applique à Jésus et non à Moïse.
3. Le message 
J'ai dit à l'instant qu'il ne faut pas voir dans un mythe
une histoire dépourvue de sens, d'intérêt et
de vérité. Le mythe, comme la parabole, a pour but
de faire entendre un message à travers une histoire réelle
ou fictive.
Quel message entend délivrer Matthieu?
Il consiste en deux points :
1. D'abord, la venue du Christ répond aux espérances
du peuple juif, et exauce aussi les attentes des païens, d'où l'insistance
sur les prophéties pour le judaïsme, et sur les mages
pour le paganisme. Le Christ et son évangile apportent aux
humains ce à quoi ils aspirent tous, qu'ils appartiennent
au peuple croyant ou aux nations idolâtres.
2. Ensuite, et surtout, Matthieu entend présenter Jésus
comme le nouveau Moïse. Le judaïsme, à cette époque,
accorde à Moïse une importance centrale, bien supérieure à celle
de David, le roi type ou d'Elie le prophète exemplaire.
Moïse, en effet, a libéré les hébreux
de l'esclavage et leur a donné la loi, il a été à la
fois le bras et la bouche de Dieu. Comme le dit la fin de Deutéronome
: "il ne s'est plus levé en Israël de prophètes
comme Moïse, il est incomparable". Or,
le personnage dont l'Ancien Testament parle quelques lignes avant
de passer à Moïse s'appelle Joseph, et a des songes,
comme le père de Jésus dans le récit de Matthieu.
Il va aussi en Égypte. Jésus échappe à un
massacre d'enfants comme Moïse; et les mages lui rendent hommage
de même que les magiciens d'Égypte s'inclinent devant
Moïse ( 6 ). Le rapprochement entre Moïse
et Jésus paraît à la fois audacieux, puisque
le Deutéronome proclame Moïse "incomparable",
et compréhensible parce que le même Deutéronome
annonce que Dieu enverra un jour un nouveau Moïse. La suite
de l'évangile de Matthieu poursuit le parallèle.
Ainsi, les quarante jours de Jésus dans le désert
au moment de la tentation évoquent les quarante ans de pérégrination
de Moïse et des hébreux avant d'arriver en Canaan. À la
loi donnée sur le Sinaï correspond le sermon sur la
montagne. De même, la Cène est le pendant du repas
pascal juif; au moment où pendant ce repas on évoque
Moïse et l'exode, référence et fondement de
la foi juive, Jésus parle de sa mort et de sa résurrection,
en indiquant ainsi ce qui va devenir le fondement et la référence
de la nouvelle alliance, et y prendre la place qu'occupaient dans
l'ancienne Moïse et l'Exode.
Ce parallélisme correspond à l'orientation d'ensemble
de Matthieu. Il écrit pour des juifs, et s'inscrit dans
la culture religieuse du judaïsme traditionnel, il en reprend
les procédés littéraires, les modes d'argumentation,
et les références. Pour souligner l'importance de
Jésus, il le présente comme un nouveau Moïse.
Il n'exclut cependant pas les païens. L'épisode des
mages montre que Jésus les concerne également.
L'Évangile de Luc 
1. Le récit
Le récit de Luc est beaucoup plus long et complexe que
celui de Matthieu : 127 versets contre 48, plus du double. Il paraît
probable que Luc a utilisé plusieurs documents antérieurs
qu'il a raccordés les uns aux autres, combinés, harmonisés
et entrelacés. Cette hypothèse s'accorde avec ce
qu'il dit dans sa préface (ch.1, v.3) à savoir qu'il
a fait des recherches avant d'écrire son évangile.
Le texte de Luc comprend quatre parties. On pense que chacune reprend
et modifie un document antérieur.
- Première partie : les récits qui concernent Jean
Baptiste, ses parents et sa naissance : l'annonce à Zacharie,
qui, à cause de son scepticisme, se voit atteint d'aphasie
jusqu'à la naissance de son fils, la grossesse d'Élisabeth
jusque là stérile, et la naissance de Jean. On estime,
c'est une hypothèse, que ces récits viennent du groupe
qui entoure et suit le Baptiste, et qu'ils n'ont à l'origine
rien à voir avec Jésus. Ainsi s'expliquerait que
l'ange qui annonce à Zacharie ce que va faire Jean, ne le
présente pas comme un précurseur, un avant-coureur,
mais comme un grand prophète, voire comme le messie, ou,
en tout cas comme celui qui accomplit l'œuvre de Dieu. On
sait que toute une secte entourait et vénérait Jean-Baptiste;
et qu'il y a eu une rivalité assez vive entre cette secte
et les disciples de Jésus.
- Deuxième unité littéraire, la scène
de l'annonciation. L'ange Gabriel visite Marie pour la prévenir
de la naissance de Jésus. Ce récit vient vraisemblablement,
on est à nouveau dans l'hypothèse, d'une autre source
documentaire, celle-ci chrétienne, et il semble que Luc
l'ait insérée dans le premier document, celui qui
concerne Jean, pour mettre en parallèle les deux annonciations.
Si on lit à la suite 1/25 et 1/57, on se rend compte qu'ils
s'enchaînent naturellement.
Plusieurs spécialistes supposent que le document qu'a
utilisé Luc ne comportait aucune mention de Joseph. Il
aurait été rédigé ainsi : "l'ange
Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée,
du nom de Nazareth, chez une vierge qui s'appelait Marie. Il
entra chez elle et dit je te salue, etc.". Luc aurait ajouté "fiancée à un
homme du nom de Joseph" pour harmoniser avec les autres
documents dont il se sert . Ce qui expliquerait que Marie au
v. 34 demande : "comment cela se produira-t-il puisque je
ne connais pas d'homme?", question étrange de la
part d'une fiancée qui va se marier.
Il serait naturel qu'elle comprenne que
le message de Gabriel concerne un fils qui naîtra
de son prochain mariage, d'autant plus qu'on a plusieurs
exemples dans la tradition juive d'annonces de ce type
( 7 ). Si on supprime la mention de Joseph
au v. 27, la difficulté disparaît. On a l'annonce
de la grossesse miraculeuse d'une jeune fille qui n'a pas
de projet de mariage. 
- Je passe très vite sur la troisième unité littéraire.
Il s'agit de deux cantiques de louange à Dieu, attribués
l'un à Marie, l'autre à Zacharie. Ces deux cantiques
n'ont rien d'original. Ils reprennent des texte soit de l'Ancien
Testament soit de la littérature religieuse juive. En particulier,
le cantique de Marie est entièrement composé de citations;
il n'a pas une seule phrase originale, et probablement l'évangéliste
veut présenter Marie comme la fille, voire l'incarnation
d'Israël; elle en récapitule la spiritualité dans
son chant.
- La quatrième unité comporte le récit de
la naissance de Jésus, avec le recensement, le voyage de
Nazareth à Bethléem, l'accouchement, et les bergers.
On a beaucoup dramatisé ce récit, on a fait de Joseph
et Marie des personnes en détresse, arrivant à Bethléem
lors d'une soirée glaciale d'hiver, dans une pauvreté extrême,
ne sachant pas où s'installer, rejetés par un méchant
hôtelier. Le texte ne dit rien de tel. La naissance de Jésus
n'a pas lieu en hiver, puisque bergers et troupeaux sont aux champs
(ils passaient la nuit dehors de mai à octobre, et d'octobre à mai
ils rentraient à la nuit tombante); la naissance de Jésus
ne se produit pas le jour de leur arrivée, mais durant leur
séjour à Bethléem ("pendant qu'ils étaient
là", dit le v.6). Joseph et Marie ne sont pas démunis,
puisqu'ils ont prévu et préparé de quoi emmailloter
le bébé (v.7).
L'hôtellerie pose un problème
de traduction. Le grec utilise le mot kataluma,
qui désigne soit la salle commune (souvent la seule pièce)
d'un logement, soit une maison ordinaire ( 8 ),
mais jamais une hôtellerie ( 9 ). La phrase "Il
n'y avait pas de place pour eux dans le kataluma" vient
expliquer qu'on ait mis l'enfant dans un berceau inhabituel.
Joseph et Marie ont manqué non pas d'une maison pour se
loger, mais d'un lit pour coucher l'enfant, et c'est pourquoi
ils ont pris une mangeoire. Je rappelle que crèche signifie
mangeoire, et non étable. Je lis le texte ainsi compris
: "Pendant qu'ils étaient en séjour à Béthléem,
le terme de Marie arriva, elle mit au monde son fils premier
né. Elle l'emmaillota et le coucha dans une mangeoire,
parce qu'ils n'avaient pas d'autre place où le mettre
dans la maison". La crèche n'indique nullement une
situation de misère. Elle est le signe qui permettra un
peu plus tard (v.12) aux bergers de trouver et d'identifier l'enfant
(elle est l'équivalent pour eux, en plus simple, de l'étoile
qui dans Matthieu guide les mages).
Le kataluma dont il s'agit ici ressemble
probablement à ces
maisons que l'archéologie a permis de reconstituer : à même
le sol une étable assez basse (destinée à des
moutons) munie de mangeoires; à 1 m. 50 environ un plancher
et la pièce d'habitation au dessus. On peut supposer que
Joseph et Marie avaient loué cette maison aux bergers
qui ne l'utilisaient pas pendant la belle saison; ce qui expliquerait
que lorsque l'ange leur parle d'un enfant dans une mangeoire,
ils savent où aller. Nulle part le récit ne mentionne
un boeuf et un âne. Une tradition très postérieure
les a introduits à partir d'un texte de l'Ancien Testament.
Pas d'indication non plus d'une grotte, mais souvent les bergeries
s'adossaient à des grottes qui les prolongeaient. 
Voyons maintenant les hypothèses sur cette unité littéraire.
De nombreux exégètes pensent que Luc utilise ici
un récit antérieur où il n'était pas
question de conception virginale, mais d'un couple marié ordinaire.
Ce récit aurait raconté comment Joseph et Marie qui
n'en savaient rien auparavant apprennent des bergers, qui le tiennent
eux-mêmes des anges, le caractère extraordinaire de
leur enfant.
Trois indices vont dans ce sens :
- Premièrement, la seule mention de la virginité de
Marie se trouve au v. 5 : "afin de se faire inscrire, avec
Marie, sa fiancée, qui était enceinte". Plusieurs
manuscrits disent non pas fiancée, mais femme. En effet,
si Marie est la fiancée et non la femme de Joseph, elle
n'a aucune raison d'accompagner Joseph à Bethléem,
pour s'y faire recenser; il serait même inconvenant qu'elle
le fasse.
- Deuxième indice : la proclamation de l'ange aux bergers
ne parle pas de conception virginale, d'une naissance surnaturelle.
De plus, l'indication que Joseph (et non Marie) descend de David
(v.4) fait plutôt penser que ce document considère
Joseph comme le père effectif de Jésus.
- Troisième indice : les bergers, informés
par l'ange, annoncent ce que sera cet enfant, non pas aux habitants
de Bethléem, mais à ceux qui entourent le bébé,
ses parents et peut-être deux ou trois personnes en plus.
Le v. 18, dit que ceux qui les entendirent furent dans l'étonnement.
Il s'agit donc de quelque chose qu'ils ignoraient, et qui touche
particulièrement
Marie ("elle conservait toutes ces choses et les repassait dans son coeur").
Le document utilisé et transformé par Luc serait un récit
d'annonciation où les bergers apprennent aux parents et aux proches
de Jésus qui il sera ( 10 ).
2. Le mythe 
J'en arrive au second temps de cette partie
sur Luc : après
le récit, le mythe, au sens que j'ai indiqué. On
en distingue en général trois que Luc aurait assemblés,
cousus ensemble, adaptés pour les faire coexister.
1. Le premier concerne Jean Baptiste. Il vise à légitimer sa
mission et à souligner son importance par les événements
hors du commun arrivés à sa naissance. Ce genre de thème
se rencontre fréquemment dans la littérature tant juive que gréco-romaine.
On racontait pour tous les grands hommes les signes qui à leur naissance
faisaient présager de leur grandeur future.
2. Le second mythe raconte une naissance
divine, due à l'action
d'un Dieu. Ce thème se rencontre aussi, un peu plus rarement
que le précédent, dans le monde grec : ainsi Hercule,
Platon, Alexandre, Auguste passaient pour avoir été conçus
par un dieu. Chez les juifs hellénisés, imprégnés
par la culture grecque, on trouve également des récits
de naissance divine. Ainsi, pour Philon d'Alexandrie, la parole
de l'ange qui annonce la naissance d'Isaac féconde Sarah;
Abraham n'y est pour rien, on a une conception sans intervention
masculine. On s'est demandé si Paul se fait l'écho
de ce texte de Philon quand dans Galates 4/29 il oppose Ismaël
engendré selon la chair, à Isaac engendré selon
l'esprit. C'est possible, mais non certain.
3. Le troisième mythe tourne autour des bergers à qui
les anges apprennent la mission extraordinaire du nouveau-né couché dans
une crèche. Dans l'Antiquité gréco-romaine,
les bergers passent pour être dans le secret des dieux, et
en sont fréquemment les messagers. Dans le monde juif, la
figure de David donne aussi du prestige aux bergers.
Remarquons que les mythes utilisés ici se situent tous à la frontière
de la culture juive et de la culture gréco-latine; ils reprennent des éléments
qui leur sont communs, ce qui confirme l'hypothèse que Luc écrit
son évangile pour des juifs hellénisés vivant loin de
la Judée (alors que Mathieu s'adresse plutôt à des juifs
palestiniens).
3. Le message 
Après le récit et le mythe, voyons maintenant le
message. Qu'est ce que Luc veut dire à travers ces mythes?
A mon sens, trois choses :
1. D'abord, premier message, il reprend le
mythe baptiste, il ne le disqualifie nullement, au contraire
il le confirme, mais
le détourne de son sens initial au profit de Jésus.
C'est ce que fait la scène de la visitation de Marie à Élisabeth.
Ayant senti son enfant tressaillir en son sein comme pour saluer
la présence de plus grand que lui, Élisabeth proclame
la supériorité de Jésus. Pour Luc, Jean a
certes une mission divine, corroborée, authentifiée
par des signes; il n'est pas un faux prophète, mais il n'est
pas non plus le prophète suprême. Il est subordonné à Jésus.
Pour l'Église primitive, il s'agissait d'un point important,
et elle a pu rallier à elle de nombreux disciples du Baptiste,
en montrant que devenir chrétien n'obligeait pas à renier
Jean Baptiste, à lui refuser le titre d'envoyé de
Dieu.
2. Deuxième message. On a soutenu que la scène de
l'annonce à Marie ne fait que reprendre le mythe assez courant
dans l'Antiquité d'une naissance due à l'action d'un
Dieu. Je crois que c'est faux. Il y a une différence importante.
Les légendes du monde gréco-latin insistent sur l'union
sexuelle entre un dieu et une mortelle (sans d'ailleurs que ces
récits soient forcément grivois ou érotiques).
Dans Luc, rien de tel. La parole de l'ange (v.35) dit "le
Saint Esprit viendra au dessus de toi et la puissance du très
haut te couvrira de son ombre" n'évoque nullement un
accouplement sexuel. En hébreu-araméen, l'Esprit
appartient au genre féminin, et en grec au neutre, il est
donc asexué. Ce verset évoque plutôt, au début
de la Genèse, l'Esprit de Dieu qui plane au dessus des eaux
avant la création. La naissance de Jésus n'appartient
pas au registre de la sexualité, de la transmission de la
vie. Il s'agit d'un acte de création, de surgissement d'une
existence nouvelle, inédite; création d'un nouvel
Adam, pour reprendre une expression de Paul, ou d'une nouvelle
humanité, point de départ d'une nouvelle genèse.
3. Le troisième message, celui dont les bergers sont porteurs
et qu'ils transmettent aux parents et aux proches de Jésus
est d'une telle clarté qu'il ne demande pratiquement pas
de commentaire : "je vous annonce une bonne nouvelle, aujourd'hui
vous est né un sauveur". Le mythe a ici pour fonction
de mettre en valeur ce message, de le souligner, d'empêcher
qu'on ne le banalise ou qu'on n'y prête pas suffisamment
d'attention.
Conclusion
Je conclus avec trois remarques.
1. D'abord, je rappelle que dans les analyses
que je viens de rapporter, il y a beaucoup d'hypothèses et de suppositions.
Elles ne sont pas gratuites; elles se fondent sur des indices et
sur une étude rigoureuse des textes. Il n'en demeure pas
moins qu'on ne peut pas les présenter comme des certitudes;
on ne sort pas du domaine du plus ou moins probable. Personne ne
peut reconstituer les événements. Il n'y a peut-être
rien d'historique dans l'ensemble de ces récits qui seraient,
alors, des romans à thèse, ce qu'a soutenu Charles
Guignebert; mais il est possible que pour construire leurs récits,
les évangélistes aient repris de très nombreux éléments
historiques, comme le pense Xavier Léon-Dufour. Nous n'en
savons rien; en tout cas, ce n'est pas la matérialité des
faits, mais le message à transmettre qui importait aux évangélistes.
2. En contraste avec ces incertitudes quant
aux événements
et à leur déroulement, le message de ces textes est
très clair. Ce qui a amené certains théologiens à dissocier
le message du récit, à garder la prédication
en écartant la narration. Ainsi André Malet, dans
la ligne de Bultmann, voit dans les récits de Noël,
je cite, "une manière mythologique (que nous ne pouvons
plus faire nôtre) de traduire la foi (que nous faisons nôtre)
en Christ. On peut retenir l'intention du récit, tout en
refusant sa forme". On pourrait parler ici de démythisation
: éliminons le mythe pour ne garder que le sens qu'il entend
transmettre.
3. Depuis quelques années, une autre attitude prédomine
en théologie. Elle insiste sur la valeur du mythe. Il a
un double effet, un double pouvoir:
• D'abord, exprimer ce qui échappe au discours
ordinaire ou direct, faire sentir ce qu'une connaissance intellectuelle
et objective ne peut pas saisir. Il y a des choses que les mots,
les concepts ne peuvent pas dire. Le mythe (comme l'art, en général)
les évoque, les suggère, en donne non pas un savoir,
mais une saveur. Le mythe est le langage qui permet d'évoquer
l'ineffable, de ne pas être condamné à le
taire.
• Ensuite, le mythe donne au message de la couleur, de
la chair, du rayonnement, il le rend parlant et lui permet de
nous toucher. Supprimer le mythe enlève au message une
partie de son impact, de sa puissance d'interpeller et d'émouvoir.
L'enseignement, le discours instruit; le mythe à la fois
instruit et fait vibrer. La doctrine fossilise le sacré,
le mythe le fait palpiter. Les évangiles n'éliminent
pas les mythes d'Israël ou du monde gréco-latin (pas
plus que l'Ancien Testament n'écarte les mythes babyloniens
ou égyptiens). Les écrits bibliques se servent
de ces mythes, en les modifiant, en les utilisant comme vecteurs
de communication.
Les mythes ne donnent pas des informations
sur des événements
(croire cela, c'est tomber dans la mythologie, et régresser
de la saveur au savoir). Ils fonctionnent comme des poèmes,
ou des paraboles, qui disent ce qui ne peut pas l'être autrement,
qui éveillent, et suscitent en nous des réalités
qu'aucun autre mode d'expression ne peut faire surgir. On nous
invite donc à recevoir le mythe en tant que tel, c'est à dire
en sachant qu'il s'agit d'un mythe, sans le transformer en mythologie,
mais sans non plus le faire disparaître.
J'illustre cette troisième attitude
par une comparaison un peu audacieuse. Prenons La flûte enchantée de
Mozart. Cet opéra contient un message de style maçonnique
(la victoire de la lumière sur les ténèbres),
qu'il met en scène dans une histoire fantasmagorique. La
mythologie affirmera que l'histoire est vraie; la démythisation
voudra se passer de l'histoire pour ne retenir qu'un message qui,
du coup devient exsangue et sec. La plupart des auditeurs évitent
aussi bien la mythologie que la démythisation. Ils entendent à travers
l'histoire et sa musique, sans la tenir pour un reportage sur des
faits, un message qui ne peut être dit autrement. La flûte
enchantée enrichit et apporte énormément,
même si, en tant qu'histoire, il s'agit d'une légende,
d'un mythe, voire d'une fiction. Cette troisième attitude
on la nomme non pas démythisation, mais démythologisation.
Comme vous le voyez, j'ai ouvert ce soir
un dossier épineux,
complexe, qui montre que rien n'est simple ni facile, même
en religion et en théologie.
André Gounelle, Montpellier
10 décembre
2001 
( 1 )Ces
deux récits laissent incertain quant à la date
de la naissance de Jésus. Pour Matthieu, elle a lieu sous
le règne d'Hérode (mort en 4 avant notre ère).
Selon Luc, l'annonciation à Zacharie a lieu "aux
temps d'Hérode", et la naissance de Jésus
au moment d'un recensement pendant que Quirinius était
gouverneur de Syrie. Quirinius entre en fonction en 3 avant notre ère,
et un recensement sous son gouvernement a lieu en 6 après
notre ère; mais il y a eu peut-être des recensements
antérieurs (Luc parle du "premier recensement); de
même il y a eu plusieurs Hérode. C'est un moine
scythe, Denys le Petit, qui au sixième siècle a
fait commencer l'ère chrétienne en l'an 754 de
Rome.
( 2 )
Le terme de fiancée, employé dans Mt 1/18 et dans
Lc 2/5 serait mieux traduit par "accordée".
Le mariage s'effectuait en deux temps : après l'accord
(pris en général par les familles) qui liait juridiquement
les époux, les époux (souvent très jeunes
entre 10 et 15 ans) vivaient sous le toit paternel, jusqu'à la
puberté, et en tout cas durant une année. Pendant
ce temps, ils n'avaient pas de relations sexuelles.
( 3 )
Il leur attribue la royauté à partir du Psaume
72, v. 10-11.
Ce récit en trois scènes ne parle pas d'un déplacement
prénatal depuis Nazareth, et ne cite cette ville qu'à la fin
du récit pour dire que Joseph s'y installe à son retour d'Égypte
par peur d'Hérode et d'Archélaüs, sans mentionner que la
famille de Jésus y aurait résidé antérieurement.
( 4 )
On a parlé d'étoile filante ou de comète,
mais de tels phénomènes ne permettent pas de suivre
un itinéraire.
( 5 )
Philon, (-13 + 54) Vie de Moïse. Flavius Josèphe
(37-100) Antiquités juives II; 9, 3-4 - 2, 210. On trouve
aussi ce midrash dans des livres postérieurs aux évangiles,
chez le Pseudo-Philon et dans le Targum Palestinien.
( 6 )
Cette reprise de motifs traditionnels s'accompagne peut-être
d'allusions à l'actualité D'après Pline,
et Suetone, des mages de Perse seraient venus en 66 honorer Néron,
sur l'indication des astres, et seraient repartis par un autre
chemin (les évangiles ont été rédigés
entre 70 et 90). On raconte aussi que Néron fit exécuter
des enfants à la suite de l'apparition d'une comète.
( 7 )
Pour Abraham, Isaac, Samson, Samuel.
( 8 )
Matthieu parle d'une "maison", 2/11.
( 9 )
Lorsque dans Luc 10/34 (parabole du bon samaritain), il est question
d'une hôtellerie, le mot employé est pandokeion.
Par contre le cénacle, la pièce où le jeudi
saint Jésus prend son dernier repas avec ses disciples
est nommé kataluma. (Luc, 22/11).
( 10 )
A la différence des mages, les bergers n'adorent pas l'enfant
Jésus, peut-être parce qu'il appartiennent au monde
juif où on n'adore que Dieu seul, et jamais les créatures,
alors que les mages sont des païens qui adorent la divinité à travers
des créatures. 
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