Pierre A. Bailleux
     

 

Qu'ils arrêtent de nous casser les oreilles

Voici l'histoire d'un musicien bien particulier. Chaque jour, aux mêmes heures, il prend son violoncelle à une seule corde, s'équipe de son archet et se met à jouer toujours la même note. Bientôt ses voisins et ses amis sont exaspérés. Un petit comité vient rencontrer le musicien pour lui suggérer de mettre trois autres cordes à son instrument.  Avec tact les amis lui disent également de déplacer ses doigts le long du violoncelle. La réaction du musicien est brutale et ses paroles claquent comme un coup de fouet. "J'ai "!, dit-il," trouvé la seule note juste, je la joue, elle est véridique "!

Bien triste histoire n'est-ce-pas ?

Lorsque Jésus se trouve à la synagogue ce fameux jour de sabbat (Luc 6/6-11), il est confronté à des " musiciens " qui n'ont qu'une seule corde à leur instrument. Sous prétexte de respect de la Loi de Moïse et d'une certaine théologie étriquée, les scribes et les Pharisiens sont du coté de la condamnation et de la mort. Plutôt que de contribuer à la guérison d'un paralysé, ils laissent la fureur les gagner et le complot contre Jésus surgir. La façon d'agir de l'homme de Nazareth est pour moi très éclairante dans ce contexte.

Connaissant les raisonnements de ses adversaires, Jésus tout d'abord ne réagit que par le moyen d'une petite phrase. S'adressant à l'homme à la main recroquevillée, Jésus dit: "Lève-toi et tiens-toi debout là au milieu " ( Luc 6/8 ).

Jésus a devant lui un homme brisé, cassé, enfermé par la vie dans des paralysies qui le bloquent totalement. Du coup, il s'est comme sa main complètement retourné sur lui-même. Alors avec ce "Lève toi !", Jésus lui parle jusqu'aux profondeurs de sa vie, il parle à ses paralysies, il le tire de son enfermement, il le réveille ; il le res-su-scite!

Mais Jésus ne se contente pas de cela. Il poursuit et dit : "Tiens–toi debout ! ". Ce n'est pas tout de se lever, encore faut-il pouvoir se tenir debout et ne pas retomber à cause de ce qui écrase toujours.

Jésus s'adresse en fait à ces forces qui interdisent la guérison et la dignité un jour de sabbat. Ce qui est central pour Jésus, c'est l'homme qui tient debout et non les systèmes qui asservissent.

Puis Jésus ajoute à ce "Lève-toi et tiens-toi debout ",un "au milieu" comme pour rappeler à l'homme à la main retournée sa vocation d'être debout au milieu de ceux qui sont debout! On n'est pas libéré si on est tout seul. On est libéré quand on est au milieu ! Au milieu d'une communauté d'hommes et de femmes qui ressuscitent, qui se tiennent debout, et qui entre eux sont reliés par un sens commun de la liberté, de la dignité et de l'écoute de Jésus.

[…]

Nous avons besoin de ré-entendre, de nous ré-approprier le "Lève-toi et tiens-toi debout au milieu " que Jésus prononce. Nous sommes attendus comme des ressources pour résister, pour se lever, pour croire, pour aimer. C'est à nous que revient le privilège de prononcer des mots d'évangile, le privilège de réconcilier, le privilège de faire lien dans ce monde qui a globalisé son économie ( et encore pas avec tous ) et détruit le lien social. Nous sommes attendus pour construire le lien, le dialogue, la collégialité. Nous sommes attendus pour réentendre et transmettre la foi en Jésus. Un Jésus qui s'adresse à nos paralysies, qui nous ordonne de nous lever, de nous tenir debout au milieu de nos contemporains.

L'enjeu premier qui se pose à l'EPUB est bien celui de la capacité qu'elle va avoir à discerner les endroits où elle est paralysée et sclérosée. À partir de là elle saura s'adresser à tout être humain. Celui qui est bafoué, dénigré ou méprisé. Celui qui cherche, qui doute et qui espère. Alors elle pourra construire un projet qui, fondé sur Jésus le christ, sera orienté vers le monde.

Il est souhaitable qu'elle le fasse d'urgence pour que les joueurs de violoncelle à une seule corde arrêtent de nous casser les oreilles.

Pierre A. Bailleux

D'après une méditation de Thierry Muhlbach, "Lève-toi et tiens-toi debout au milieu", Luc 6/8,