Luc Wenger
     

 

La parabole du signet

Comme tous ses collègues, il faisait très consciencieusement son travail. Fidèle au poste, il était aussi conscient de l'importance de sa place et du rôle qu'il remplissait.

Il s'agissait d'un petit signet. Mais à la différence de beaucoup de signets qui marquent des pages dans des romans, des livres scolaires ou des livres de poésies, notre signet travaillait dans un lieu bien particulier... En effet, il faisait partie des signets qui étaient à l'œuvre dans une Bible. Un pieux signet… un signet saint… en quelque sorte.

Mais n'allez quand même pas croire que dans le petit cercle très fermé des signets de Bible tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Eh non ! Surprenant peut-être, mais l'honnêteté m'oblige à le dire : il existe bien des difficultés entre les signets bibliques !

Ainsi pendant que le propriétaire de la Bible lisait et méditait un passage de l'Écriture Sainte, les signets se disputaient entre eux. Ils se disputaient pour savoir lequel d'était le plus grand, et lequel d'entre eux marquait le passage le plus important !

Les signets du Nouveau Testament regardaient de très haut leurs collègues de l'Ancien Testament; pensez ils marquaient, eux, des pages parlant du Christ, voire même des passages rapportant les paroles du Christ, ou ses paraboles.

Oui mais, répliquaient les signets de l'Ancien Testament, "nous nous avons les prophéties, les débuts de l'alliance de Dieu avec les hommes nous rapportant les paroles du Créateur à l'origine de toutes choses…" Bref, une joyeuse ambiance, sans compter que les signets du Nouveau Testament se disputaient entre eux. "Je suis dans le livre des Actes, à la Pentecôte, c'est important l'Esprit; oui mais moi je marque la page des Béatitudes et moi celle du Notre Père !"

Notre petit signet était de toute façon persuadé, et il le rappelait bien souvent, d'être le meilleur, le plus évangélique, le plus près de l'Esprit Saint, et le plus représentatif de la grâce de Dieu. Bref le meilleur. A sa décharge il faut dire qu'il marquait le passage de Jean 3/16, ce qui n'est quand même pas rien comme verset : " Car Dieu a tant aimé le monde, qu'Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui, ne meure pas, mais qu'il ait la vie éternelle".

Et ainsi, de jour en jour, cette dispute continuait, avec son cortège de jalousie, de mesquinerie, d'hypocrisie... Notre petit signet n'en ratait pas une. "Je marque le cœur même de l'Écriture Sainte, d 'ailleurs le verset est imprimé en gras !"

Cela aurait pu continuer encore longtemps si un beau jour un vieux signet - il était là depuis le jour d'achat de la Bible - tout usé, écorné et qui jusqu'à là ne s'était jamais mêlé de cette querelle prit la parole et dit à notre signet : " Chez toi il n'y a que l'encre du verset qui a déteint… l'Esprit du verset n'a pas atteint ton cœur. "

Une parole dure… mais vraie et qui fit réfléchir notre signet mais aussi les autres. Il aura sans doute mis longtemps, notre petit signet, pour la digérer et la comprendre cette remarque. Mais elle lui aura finalement appris l'essentiel : ce n'est pas la place que l'on occupe qui est importante; c'est la place qu'occupe la Parole de Dieu dans ma vie qui compte.

Luc Wenger, pasteur à Selestat (ECAL)