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Un monde qui n'a pas de sens
Au commencement Dieu ne créa pas un ou deux
être humains mais tout un groupe d'entre nous, car Dieu sait
que nous aimons jouer ensemble. C'est ce que nous avons fait tout
le jour et tard le soir. Nous pataugions dans les rivières,
nous dévalions les pentes des collines, nous courions dans
le vent.
Et puis le serpent est venu. Du moins c'est ce qu'on
nous a enseigné.
Peut-être n'était-il pas un serpent.
Peut-être était-ce quelqu'un avec un complet trois-pièces
et un portable. Ou peut-être un théologien avec un
gros livre. Mais on nous a appris que c'était un serpent.
Le serpent s'est approché de nous tous, alors
que nous courions sur les pentes, que nous jouions à patauger
dans l'eau et à faire des cabrioles. Il a dit: C'est stupide
! vous perdez votre temps. Cela n'a pas de sens si vous ne comptez
pas les points.
Nous ne comprenions pas ce que le serpent voulait
dire. Alors il a expliqué quelque chose de vraiment intéressant:
celui qui aura le plus de points gagnera cette pomme ! Et comme
on n'avait pas l'idée de ce qu'étaient des points,
le serpent a dit: Je vais vous apprendre...
Et il nous a appris comment gagner des points en courant,
en sautant, en grimpant. Celui qui grimpait le plus haut avait des
points, celui qui courait le plus vite avait des points, celui qui
roulait le plus vite en bas de la colline avait des points. Bien
sûr certaines choses, comme gambader, étaient difficiles
à mesurer. Nous les avons abandonnées.
Très vite nous avons compté des points
partout et pour tout ce que nous faisions. Nous les marquions pour
savoir qui en avait le plus, car, bien sûr, nous voulions
tous gagner la pomme. Très vite nous passions tant de temps
à compter les points que nous n'avions même plus le
temps de jouer.
Alors Dieu est venu dans le jardin. Dieu était
en colère. Dieu était très en colère.
Dieu nous a dit que nous devions partir du jardin.
Et ce n'était pas tout: Dieu nous a dit que nous allions
mourir. Moi, cela m'est assez égal. C'est Dieu qui n'y comprenait
rien. Mon score s'élève aujourd'hui à 12.263
points. Du temps que je meure, il sera sûrement plus élevé.
Dans le jardin, nous étions comme des esclaves
de Dieu; nous devions faire tout comme Dieu disait. C'est le serpent
qui nous a appris à compter les points, et maintenant j'apprends
aussi à mes enfants à compter les points. Je pense
qu'ils pourraient arriver à 15.000. Peut-être à
20.000.
Maintenant, nous sommes libres de gagner autant de
points que nous pouvons et de continuer à gagner des points
jusqu'au jour de notre mort et d'apprendre à tous nos enfants
et à nos petits-enfants comment gagner des points. Je suis
vraiment reconnaissant au serpent…
Dieu cherchait toujours à nous retrouver et
à nous calmer. Dieu continuait à dire des choses comme:
Souvenez-vous, souvenez-vous des pauvres. Souvenez-vous des veuves
et des orphelins. Souvenez-vous quand vous faites la moisson dans
vos champs d'en laisser le coin pour l'immigré. Mais cela
ne nous avançait en rien.
Nous nous vengions en perfectionnant nos règles
du jeu. Dieu disait qu'il n'y avait que deux choses dont nous devions
vraiment nous souvenir. Dieu disait: Aimez-moi et aimez votre prochain.
Mais nous répondions qu'on ne peut pas jouer à un
jeu qui n'a que deux règles. Alors nous avons écrit
des pages, des pages, des pages et encore des pages de règles
!
Dieu disait: Souvenez-vous du jour du repos. Mais
nous n'avions pas le temps de nous reposer. Il nous fallait gagner
des points. Je voulais que mes enfants dépassent mon score
personnel de 12.263 points.
Dieu ne comprenait rien à cette sorte de jeu.
Dieu disait d'étranges petites phrases: Un
rameau sortira du tronc d'Isaï. Mais en quoi un rameau pouvait-il
nous intéresser ? Un petit enfant conduira. Mais est-ce que
ces phrases pouvaient nous aider ?
Alors, de Nazareth, un homme tout simple est venu.
Nous nous demandions si aucun gagneur était jamais venu de
Nazareth ? Dieu a soufflé sur lui d'une certaine manière,
de sorte qu'il s'est levé dans sa synagogue et qu'il a lu
des paroles d'Esaïe comme si elles étaient écrites
pour lui: L'Esprit du Seigneur m'a conféré l'onction…
et devinez ce qu'il a fait !
Ce qu'il a fait ? Il s'est approché de pêcheurs
du lac et il leur a chuchoté à l'oreille: Vous n'avez
pas besoin de points !
Il s'est assis sur le bord d'un puits à côté
d'une femme samaritaine, il lui a parlé de son style de vie
plutôt raté et il a dit: Tu n'a pas besoin de points,
toi non plus !
Il s'est assis avec Nicodème, un docteur de
la Loi et lui a dit: Tu n'as pas besoin de points, Nicodème.
A Marie et à Marthe, à Jeanne qui était
mariée à un fonctionnaire de très haut rang,
à Suzanne, à Marie-Madeleine, à toutes il a
dit: Vous n'avez pas besoin de points !
Ceux qui se rassemblaient autour de lui, qui l'écoutaient
parler du Royaume de Dieu au milieu d'eux, se regardaient les uns
les autres et disaient: Ce Royaume n'a pas de sens ! Et lui ne répondait
rien, il souriait seulement.
Ses amis organisaient des banquets qui n'avaient pas
de sens, où ils ne savaient même pas qui ils invitaient.
Ils partageaient sur les collines des pique-niques qui n'avaient
pas de sens, où tout le monde avait à manger tant
qu'il voulait et où il en restait encore après. Ils
ont même fait, en ville, un défilé qui n'avait
pas de sens, avec des enfants qui criaient et des gens qui brandissaient
des rameaux au lieu d'épées.
Tout cela n'avait pas de sens !
Mais le serpent, ou l'homme au complet trois pièces,
ou le théologien au gros livre -je ne sais plus lequel, mais
quelqu'un avec des relations bien placées- répétait:
Cela ne servira à rien, cela ne servira à rien. De
sorte que, peu après le défilé, ils l'ont arrêté
et liquidé. Ils ont même scellé sa tombe avec
une énorme pierre, de sorte qu'aucun murmure n'aurait pu
en sortir, qui dirait: Tu n'as pas besoin de points.
Et voilà, c'est tout.
Sauf que ce matin... c'est étrange... ce matin
des femmes sont arrivées en courant, hors d'haleine et pourtant
assurées; elles nous ont dit: Vous n'avez pas besoin de points
!
Cela a suffi pour que nous pensions que ces mots ne
mourraient jamais. Mais nous leur avons dit : Vous êtes folles
! et nous les avons renvoyées.
Pourtant en repartant, elles
gambadaient ! Je ne plaisante pas, elles gambadaient ! Les avez-vous
vues ?
Professeur Barbara Lundblad,
Union Theological Seminary New-York, 30 décembre 1999

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