Claudette Marquet
     

 

Il n'y a pas de quoi se marrer !

On dit: «Sérieux comme un pape», mais on précise «Austère comme un protestant». Dans l'imaginaire contemporain, de fait, protestantisme ne rime pas avec rigolade. Et le cinéma a apporté de l'eau à ce gros moulin. Des Sorcières de Salem aux personnages angoissés d'lngmar Bergman en passant par le Festin de Babette, il n'est guère de place pour la gaudriole ou la plaisanterie légère, sauf par inadvertance et au second degré.

Comme cette réputation ne date pas d'hier, des protestants bien intentionnés ont tenté de donner quelques explications a ces conduites rigides, ces visages coincés et ces rires refoulés. Pensez donc ! Voilà de pauvres créatures à qui l'on apprend dès le plus jeune âge que c'est devant Dieu, en direct, que l'on vit et avec lequel on dialogue, le plus souvent pour se reconnaître pécheur, incapable par soi-même de faire le bien. Dès le plus jeune âge l'enfant protestant apprend qu'il est responsable de ses actes, qu'il don juger en conscience de tout ce qu'il est appelé à rendre compte personnellement de sa foi devant Dieu et devant les hommes. Pas de quoi rigoler…

Les protestants, devenus grands, ont beau parler avec force de la toute puissance de la grâce de Dieu, d'un Dieu d'amour qui est venu dans le monde pour le sauver et non pour le condamner, c'est presque trop tard, le poids de leurs péchés pèse des tonnes. Non, vraiment, pas de quoi rigoler.

Et d'ailleurs, l'humour serait-il une vertu théologale ? Quand saint Paul parle dans le fameux treizième chapitre de sa première lettre aux Corinthiens des trois choses essentielles qui demeurent, il mentionne la foi, l’espérance et l'amour, pas l'humour, bien que le jeu de mot soit tentant en français.

Des commentateurs se sont penchés longuement sur les textes bibliques pour tenter de relever ici ou là quelques bons mots divins ou des comiques de situation. Le résultat n'est pas probant. Et vous ne ferez jamais bouger un protestant si vous ne lui prouvez pas, Bible en main, qu'il devrait pratiquer, outre la charité chrétienne, l'art de la plaisanterie, fût-elle fine.

Curieusement, la Grande-Bretagne, qui est de culture protestante, grâce, entre autres, à John Knox et à Elisabeth 1re, nous a légué ce qu'il est convenu de considérer comme le plus raffiné en matière: l'humour anglais. Mais est-il antérieur au XVIe siècle ? Si oui, comment a-t-il pu résister à la vague puritaine ? Et sinon, sur quel terreau a-t-il pris naissance ? En fait, il faudrait s'entendre sur ce que l'on appelle l'humour. Pour moi, c'est cette attitude aberrante qui permet de mettre de la distance entre soi et soi, entre soi et les autres, entre soi et toutes les situations possibles, après ou pendant un moment tendu, un événement douloureux, un échec, voire une tragédie. L'humour est la politesse des personnes qui ont un sentiment tragique de la vie.

Et la Bible n'est pas un conte de fée. Elle nous parle certes d'un Dieu créateur amoureux de ses créatures. Mais elle manifeste au cours de ses centaines de pages que bien que la vie ait un sens, elle n'est pas rose pour autant. Elle est même très dure pour les humbles, les faibles, les marginaux, les malades, les mal pensants, les pauvres, les veuves et les orphelins.

De page en page résonne l'appel à l'amour, à la solidarité, à la justice, à la paix, toutes choses jamais acquises, toujours à faire et à refaire. Les chrétiens sont certes des humains sûrs de l'amour de Dieu et de leur salut (du moins dans ma tradition); ils n'en fréquentent pas moins la même Terre que les autres humains, balayée par les tragédies. L'humour demeure pour moi une manière élégante d'apprivoiser les heurs et malheurs de notre temps. Et c'est à mes yeux une grâce qui est donnée parce qu'elle donne à la vie une saveur spécifique.

Pourquoi les être humains n'en sont-ils pas tous pourvus ? Mystère. Et pourquoi, quand il s'exprime n’est-il pas apprécié unanimement ? Second mystère! à moins que l'on se contente de l'imputer à la diversité extrême des individus. Les protestants ne sont pas des marrants, entend-on dire ici et là. Non. Et je réponds pour eux: il n'y a pas tellement de quoi plaisanter quand on garde les yeux ouverts sur ce qui se passe dans la vie. Mais j'ajoute: manquer d'humour, c'est forcément "quelque part" se prendre au sérieux. Or, la Bible, là-dessus, me semble formelle; toutes nos hiérarchies, toutes nos sérieuses institutions, toutes nos éminentes fonctions, tous nos comptes en banque et nos nombreux mérites ne sauraient nous tenir lieu d'être. Je suis certaine que Dieu s'amuse de nos efforts désespérés à paraître "quelqu'un".

Tout compte fait, n'est-il pas drôle de subodorer qu'aux yeux de Dieu, un chef méritant du plus grand des États du monde ne vaut ni plus, ni moins qu'une petite parpaillote française ?

Claudette Marquet †