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Il n'y a pas de quoi se marrer !
On dit: «Sérieux comme un pape»,
mais on précise «Austère comme un protestant».
Dans l'imaginaire contemporain, de fait, protestantisme ne rime
pas avec rigolade. Et le cinéma a apporté de l'eau
à ce gros moulin. Des Sorcières de Salem
aux personnages angoissés d'lngmar Bergman en passant par
le Festin de Babette, il n'est guère de place pour la gaudriole ou
la plaisanterie légère, sauf par inadvertance et au
second degré.
Comme cette réputation ne date pas d'hier,
des protestants bien intentionnés ont tenté de donner
quelques explications a ces conduites rigides, ces visages coincés
et ces rires refoulés. Pensez donc ! Voilà de pauvres
créatures à qui l'on apprend dès le plus jeune
âge que c'est devant Dieu, en direct, que l'on vit et avec
lequel on dialogue, le plus souvent pour se reconnaître pécheur,
incapable par soi-même de faire le bien. Dès le plus
jeune âge l'enfant protestant apprend qu'il est responsable
de ses actes, qu'il don juger en conscience de tout ce qu'il est
appelé à rendre compte personnellement de sa foi devant
Dieu et devant les hommes. Pas de quoi rigoler…
Les protestants, devenus grands, ont beau parler avec
force de la toute puissance de la grâce de Dieu, d'un Dieu
d'amour qui est venu dans le monde pour le sauver et non pour le
condamner, c'est presque trop tard, le poids de leurs péchés
pèse des tonnes. Non, vraiment, pas de quoi rigoler.
Et d'ailleurs, l'humour serait-il une vertu théologale
? Quand saint Paul parle dans le fameux treizième chapitre
de sa première lettre aux Corinthiens des trois choses essentielles
qui demeurent, il mentionne la foi, l’espérance et
l'amour, pas l'humour, bien que le jeu de mot soit tentant en français.
Des commentateurs se sont penchés longuement
sur les textes bibliques pour tenter de relever ici ou là
quelques bons mots divins ou des comiques de situation. Le résultat
n'est pas probant. Et vous ne ferez jamais bouger un protestant
si vous ne lui prouvez pas, Bible en main, qu'il devrait pratiquer,
outre la charité chrétienne, l'art de la plaisanterie,
fût-elle fine.
Curieusement, la Grande-Bretagne, qui est de culture
protestante, grâce, entre autres, à John Knox et à
Elisabeth 1re, nous a légué ce qu'il est convenu de
considérer comme le plus raffiné en matière:
l'humour anglais. Mais est-il antérieur au XVIe siècle
? Si oui, comment a-t-il pu résister à la vague puritaine
? Et sinon, sur quel terreau a-t-il pris naissance ? En fait, il
faudrait s'entendre sur ce que l'on appelle l'humour. Pour moi,
c'est cette attitude aberrante qui permet de mettre de la distance
entre soi et soi, entre soi et les autres, entre soi et toutes les
situations possibles, après ou pendant un moment tendu, un
événement douloureux, un échec, voire une tragédie.
L'humour est la politesse des personnes qui ont un sentiment tragique
de la vie.
Et la Bible n'est pas un conte de fée. Elle
nous parle certes d'un Dieu créateur amoureux de ses créatures.
Mais elle manifeste au cours de ses centaines de pages que bien
que la vie ait un sens, elle n'est pas rose pour autant. Elle est
même très dure pour les humbles, les faibles, les marginaux,
les malades, les mal pensants, les pauvres, les veuves et les orphelins.
De page en page résonne l'appel à l'amour,
à la solidarité, à la justice, à la
paix, toutes choses jamais acquises, toujours à faire et
à refaire. Les chrétiens sont certes des humains sûrs
de l'amour de Dieu et de leur salut (du moins dans ma tradition);
ils n'en fréquentent pas moins la même Terre que les
autres humains, balayée par les tragédies. L'humour
demeure pour moi une manière élégante d'apprivoiser
les heurs et malheurs de notre temps. Et c'est à mes yeux
une grâce qui est donnée parce qu'elle donne à
la vie une saveur spécifique.
Pourquoi les être humains n'en sont-ils pas
tous pourvus ? Mystère. Et pourquoi, quand il s'exprime n’est-il
pas apprécié unanimement ? Second mystère!
à moins que l'on se contente de l'imputer à la diversité
extrême des individus. Les protestants ne sont pas des marrants,
entend-on dire ici et là. Non. Et je réponds pour
eux: il n'y a pas tellement de quoi plaisanter quand on garde les
yeux ouverts sur ce qui se passe dans la vie. Mais j'ajoute: manquer
d'humour, c'est forcément "quelque part" se prendre
au sérieux. Or, la Bible, là-dessus, me semble formelle;
toutes nos hiérarchies, toutes nos sérieuses institutions,
toutes nos éminentes fonctions, tous nos comptes en banque
et nos nombreux mérites ne sauraient nous tenir lieu d'être.
Je suis certaine que Dieu s'amuse de nos efforts désespérés
à paraître "quelqu'un".
Tout compte fait, n'est-il pas drôle de subodorer
qu'aux yeux de Dieu, un chef méritant du plus grand des États
du monde ne vaut ni plus, ni moins qu'une petite parpaillote française
?
Claudette
Marquet †

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