Alain Houziaux
     

 

L'homme au paradis

Il était une fois un alerte vieillard qui, depuis toujours cherchait à savoir comment les hommes et les femmes vivent au Paradis.

Depuis septante-sept ans, jour après jour, il farfouillait dans la Bible, le Coran et les Upanishad, et aussi dans Victor Hugo et Dante. Il piochait les livres de science et de philosophie. Il compulsait les incunables et les quotidiens. Il avalait les articles d'"Evangile et liberté" et du "Canard Enchaîné".

Un soir, il pria comme un enfant: "mon Dieu, mon Dieu, voilà septante-sept ans que je cherche en vain, montre-moi enfin ce que fait l'homme au Paradis lorsqu'il jubile devant toi et jouit de la vraie vie!" La nuit suivante, il eut un rêve. Il se vit, à sa table de travail, échevelé et quelque peu hagard, épluchant avec passion, avec frénésie, avec boulimie la Critique de la Raison Pure, le livre des Nombres, et un récit d’exploration en pays Dogon. Mais de Paradis, nenni.

A son réveil, il interpella Dieu: "mon Dieu, tu m'as trompé, je n'ai pas vu l'homme au Paradis. Je n'ai vu que celui que je suis, moi, homme de labeur, de recherches et d'insatisfactions. Ce soir, je t'en prie, révèle-moi enfin comment vit l'homme au Paradis!"

Et pour mieux se préparer à la nuit suivante, il décida de se prendre un peu de bon temps. D'ailleurs c'était dimanche. Il écouta à la radio l'émission juive. Il alla ensuite au culte et discuta avec le pasteur de sa méditation. Rentré chez lui, il enregistra l'émission de "La Pensée et les Hommes". Il questionna sa femme sur la messe catholique, puis il classa ses coupures de presse, son herbier et sa collection de timbres poste. Et le soir, histoire de se dépayser, il alla écouter une conférence sur l"Islam.

Rentré chez lui, il s'endormit et (vous l'avez deviné) il se mit à rêver. Il interrogeait, simultanément, le Talmud dans une main et Prigogine dans l'autre, Hubert Reeves, Saint Jean de la Croix et Marguerite de Navarre. Il les pressait de questions sur le Paradis et sur Dieu. Et il prenait fébrilement des notes, des notes et encore des notes, à la manière de Prévert et de Jacques Brel: une ligne de Saint Thomas, une sentence d'Epicure, un propos de table de Luther, parfois même une référence biblique sur le coq de Saint-Pierre et l'ânesse de Balaam.

Quand le lendemain matin il se réveilla, une crampe à la main, il explosa: "mon Dieu, tu te moques de moi, je n'ai toujours pas vu l'homme au Paradis, et toujours je cherche, et je cherche encore, sans jamais trouver!" Alors un ange du Seigneur lui apparut: il portait la redingote de Kant, il chaussait les espadrilles d'Einstein, il fumait la pipe de Charles Wagner et il avait les moustaches de Nietzsche. Mais en dépit de cet accoutrement, il parlait simplement, presque comme un enfant.

Et il lui dit: "Dieu ne se moque pas de toi! Il t'a bien montré l'homme au Paradis. Car il t'a montré le Paradis dans l'homme. Tu es au Paradis. Le Paradis, c'est la recherche du Paradis. Le raccourci le plus rapide pour le Paradis fait indéfiniment le tour du monde".

Alain Houziaux, Evangile Liberté