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Un regard sur Jésus
Je n'ai pu participer à la journée synodale
du 22 mars et je le déplore. Je tiens donc à m'exprimer
à propos de la "Divinité de Jésus-Christ".
1. Les doctrines
Melanchthon exprime, de manière lapidaire,
mes réserves envers les formules doctrinales : "Connaître
Jésus-Christ veut dire expérimenter ses bienfaits,
et non pas savoir ce qu'on enseigne sur ses natures et le mode d'incarnation".
Luther et Calvin, on l'ignore trop souvent, eurent
aussi des réticences à ce sujet.
« A partir du concile de Nicée, l’église
prit l’habitude de se constituer en tribunal pour juger et
condamner les hérétiques et attribuer à ses
jugements une autorité qui n’appartient qu’à
la Parole de Dieu. Au lieu de maintenir les Saintes Ecritures comme
autorité souveraine en matière de foi, elle composa
des confessions de foi, appelées symboles, qui n’étaient
pas toujours un résumé fidèle de la doctrine
évangélique et apostolique… Les confessions
de foi étaient imposées aux fidèles. » Martin Luther (1).
Calvin avait refusé de "voir introduire
dans l'Église cet exemple de tyrannie : que soit tenu pour
hérétique quiconque n'aura pas répété
les formules établies par un autre" (2).
André Gounelle compare les doctrines à
des cartes de géographie : "On en a besoin
pour se situer et s’orienter; mais aucune n’est totalement
juste" (3). L'exemple est limpide. Les doctrines peuvent
nous éclairer mais elle ne sont pas la vérité.
Vous aurez compris que j'ai des réticences
à vitrifier Jésus dans des doctrines figées,
car il est toujours au-delà et ailleurs de ce que l'on peut
dire de lui. Chaque formulation est partielle, provisoire et révisable.
Je ne critique pas les doctrines pour leur contenu
mais pour l'anathème qui leur est consubstantiel dès
l'origine, dès leurs formulations même, en cela qu'elles
fabriquent un objet hybride, abusivement nommé "vérité
de foi" au lieu de "croyance, opinion, interprétation"
(c'est à dire le sens de doxa) et plus souvent encore désigné
par "vérité" tout court.
2. Ma foi
Le protestant libéral que je suis ne pourra,
dès lors, s'identifier aux doctrines trinitaires ou ternaires,
ni même aux doctrines "anti-trinitaires" de certains
unitariens. Je ne "nie rien". "Nier" signifierait
l'existence d'une référence doctrinale devant laquelle
chacun devrait obligatoirement se positionner.
Michel Bouttier et Daniel Lys dépeignent un
Jésus qui m'est très proche, le christ parfait de
Dieu : "Il a été l'homme véritable
comme nul homme ne peut l'être par lui-même".
Et pour utiliser la formule plaisante de Marc Pernot, je dirais
que Jésus "est quelqu'un qui est chargé
par Dieu de faire avancer les choses pour les gens qui l'entourent".
Je fais donc partie de ces
protestants qui "adorent non pas le christ, mais celui qui
se manifeste et agit en christ" suivant la définition de Pierre Gisel
(5). Je suis un de ces protestants libéraux qui ne rejettent
ni ne condamnent les traditionnelles doctrines classiques, mais
qui cherchent à les comprendre et à les transposer
dans les expressions culturelles d'aujourd'hui.
3. Le pluralisme
J'appelle de tous mes vœux une église
dont le pluralisme des expressions de la foi sera son honneur et
sa fierté. Car le pluralisme est foncièrement heureux;
sans lui, nous sommes dans l’ordre de l’idéologie,
non de la foi. Une église dans laquelle il nous faudra critiquer
sans avoir la prétention de détenir à soi seul
la vérité. Une église qui proclamera Jésus
comme lumière dans notre obscurité comme il le fut
dans le monde où il vécu.
J'espère avoir apporté ma pierre à
l'édifice de notre église dont le christ Jésus
est la clé de voûte.
Pierre A. Bailleux,
le
24 mars 2003
(1) Martin
Luther, Catéchisme, édition française,
1994, page 91
(2) Jean Calvin, in "Pro G. Farello et collegis eius adversus
Petri Caroli theologastri palumnias defenseii"
(3) André Gounelle, Le protestantisme libéral,
revue Vivre 94/1, Criquets, Lillois
(4) Marc Pernot, pasteur à l'Église Réformée
de l'Étolie (Paris)
(5) Pierre Gisel, La théologie face aux sciences religieuses,
Labor et Fides, 1999

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