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L'arbre de Noël
Le sapin nous replongera bientôt dans l'ambiance
si chaude du temps de Noël. Le sapin: ornementation qui subsiste
même dans les foyers non-chrétiens. Beaucoup de protestants
s'en contentent aussi, peut-être pour se démarquer
d'une tradition catholique dans un pays où celleci est largement
majoritaire. Le sapin qui pourtant n'a directement rien à
voir avec les récits évangéliques: on n'en
trouve aucune trace...
Si effectivement rien ne permet de croire qu'il y
avait un sapin garni à côté de l'étable
de Bethléem, le symbolisme du sapin ou de l'arbre est vieux
comme le monde. Pour comprendre sa place dans nos célébrations
de Noël, il faut opérer un petit plongeon dans la mythologie
des peuples de l'Antiquité. Et relire ensuite les textes
bibliques.
La renaissance du soleil invincible
(1)
Quand les Églises latines décidèrent
d'instituer une fête spéciale pour célébrer
la naissance de Jésus, elles la fixèrent, après
quelques tâtonnements, au 25 décembre. Comme aucun
document ne précisait la naissance de Jésus, le choix
du jour et du mois était libre. L'opinion commune des historiens
est que l'on se décida pour le 25 décembre, parce
qu'il y avait déjà, ce jour-là, à Rome,
une grande fête dédiée à la naissance
du Soleil triomphant, Sol invictus, en rapport avec le solstice
d'hiver. Surtout, cette fête était consacrée:
- à la naissance de Mithra (grande divinité perse,
identique au soleil, que les légionnaires romains ramenèrent
de leurs campagnes en Orient et que les Romains introduisirent dans
leur mythologie, surtout à partir du IIIème siècle);
- à la personne de l'empereur considéré comme
un dieu incarné, depuis le règne de l'empereur Aurélien
en 275.
C'est après la conversion de l'Empire romain
au christianisme que le 25 décembre reçut une nouvelle
fonction, celle de célébrer la naissance de celui
qui était maintenant appelé la «Lumière
du Monde» et le «Soleil de Justice». En 425, l'empereur
Théodose codifia les cérémonies de cette fête
désormais exclusivement chrétienne; en 440, le pape
Sixte III institua la messe de minuit. La fête devint bientôt
obligatoire (506) et jour férié (529). Progressivement,
elle fut imposée dans toutes les contrées de l'empire
carolingien: en Irlande(461), en Angleterre (604), en Suisse (615),
en Allemagne (754), dans les pays scandinaves (865), en Hongrie
(997). A partir du XIIème siècle, Noël était
devenue la plus grande et la plus populaire des fêtes de l'Occident
chrétien.
La fête d’Adam et Eve
Pour comprendre l'origine de notre sapin de Noël,
il nous faut cependant rappeler une autre petite histoire: celle
de la fête d'Adam et Eve...
Une des nombreuses dévotions que les croisés
rapportèrent de Palestine (du Xème au XIIIème
siècles) fut celle d'Adam et d'Eve. Les Églises syriennes
et coptes de cette région avaient en effet rangé nos
premiers parents parmi les saints de l'Ancien Testament, ceux-là
que le Christ était allé rechercher dans le sein d'Abraham
au temps de sa descente aux enfers. Ces Églises célébraient
donc la fête d'Adam et d'Eve la veille de Noël, le 24
décembre. Liturgiquement et théologiquement, elles
unissaient ainsi, dans une seule vision mythologique, le vieil Adam
au nouvel Adam, l'ancêtre mythologique de l'humanité
ancienne et l'ancêtre mythologique de l'humanité nouvelle.
Sitôt qu'elle fut ramenée de Palestine
(XIIème siècle), cette dévotion devint très
populaire dans tout l'Occident. On chantait, on dansait, on festoyait,
et progressivement s'opérait la fusion entre cette «fête
d'Adam et d'Eve» et celle de la «naissance de Jésus»,
soleil de Justice et initiateur d'un temps nouveau. Les bâtisseurs
d'églises et de cathédrales sculptèrent, aux
frontons de leurs édifices, Adam, Eve et surtout... l'arbre
fatal dont le fruit avait valu au monde tant de malheurs.
Car bien évidemment, à l'idée
d'Adam et d'Eve était associée l'idée de la
«chute», de la déchéance de la race humaine,
de la séparation fondamentale entre l'humanité et
Dieu... Quant à la naissance de l'Enfant-Jésus, elle
fut ressentie comme l'aboutissement de la création de l'humanité,
un peu dans le sens où l'écrit l'apôtre Paul
aux chrétiens de Corinthe: «De même que tous
meurent en Adam, tous aussi reprendront vie dans le Christ»
(1 Co 15,22) ou encore aux chrétiens de Rome: «Si par
la faute d'un seul beaucoup sont morts, à plus forte raison
la grâce de Dieu et le don ont-ils, par la grâce d'un
seul homme, Jésus-Christ, abondé sur beaucoup»
(Ro 5,15ss).
De l’arbre d’Éden au sapin de Noël
Dans les pays germaniques, l'arbre de la tentation
était figuré par un sapin chargé de pommes
rouges. On dit souvent que c'est ce sapin du paradis qui serait
le prototype de nos arbres de Noël (2). Mais cela ne va pas
sans poser de problème. Car, si on s'en souvient, il y a
dans le fameux récit du jardin d'Éden... deux, voire
trois arbres qui entrent en ligne de compte: l'arbre de la connaissance
du bien et du mal, l'arbre de la vie et celui dont ils pouvaient
se nourrir et derrière lequel ils se cachèrent.
Voyons ces arbres de plus près:
- Les arbres du jardin : ceux desquels ils
avaient le droit de se nourrir. L'ordre de Dieu était assez
clair: «De tout arbre du jardin, tu pourras manger, mais de
l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu '’en
mangeras pas...» (Gen 2,17). Mais le serpent a compris tout
de travers: «Est-ce que vraiment Dieu a dit: vous ne mangerez
d'aucun arbre du jardin ?» (Gen 3,1) Plus tard, entendant
la voix de Dieu qui se promenait dans le jardin, «ils se cachèrent,
l'homme et sa femme, au milieu des arbres du jardin (Gen 8).
Les arbres dont les fruits seront la nourriture des
humains, poumons de la planète Terre dirait-on aujourd’hui...
mais aussi, forêt où l'on se cache, lieu privilégié
où l'on se tapit pour fuir le regard de Dieu, lieu de sécurité
où l'Autre n'apercevra pas ma propre nudité (Gen 9-11)...
‑ L’arbre de la connaissance du bien
et du mal : celui dont on se souvient le plus à propos
de ce récit. On en a dit beaucoup trop de mal, en imaginant
ses fruits capiteux objets de toutes les concupiscences de la chair.
Pourtant, l'expression hébraïque «connaissance
du bien et du mal» ne signifie rien d'autre que «connaissance
universelle de toutes les choses de la vie, de la sagesse, intelligence...
C’est pourtant l'arbre auquel l'humanité
ne devait pas toucher, comme si la connaissance avait toujours été
perçue comme concurrentielle à l'attitude d'humilité
par rapport à Dieu et à ce qui nous dépasse.
Je ne pense pas que, pour les auteurs bibliques, l'humanité
aurait mieux fait de demeurer idiote à jamais. Mais on sait,
aujourd-hui plus que jamais, les dangers de la tentation prométhéenne
de défier les dieux, de se croire tout-puissant et se transformer
en «petits dieux»... avec tous les risques qui guettent
les apprentis sorciers.
- L’arbre de la vie : celui qu'on retrouve
dans de nombreuses mythologies, rêve éternel de vivre
à jamais, de vaincre la maladie, la souffrance et la mort.
Cet arbre duquel nous sommes perpétuellement à la
recherche, la pilule contre le vieillissement que certains chercheurs
contemporains nous disent avoir inventée.
Mais la souffrance, la maladie et la mort font partie
de notre humanité. Au sens physiologique du terme, la mort
demeure notre lot. C'est même la seule chose, finalement,
qui en restera là: après l’avoir promis à
l'errance, «Dieu chassa l'Homme et il installa à l'Orient
du jardin d'Éden les Chérubins et la flamme tournoyante
de l'épée, pour garder la route de l'arbre de la vie»
(Gen 3,24).
Déchiffrer le symbole
En le temps de l'Avent, et même si les récits
de Noël ignorent tout de notre bel arbre, nous sommes invités
par l'apôtre Paul à faire le lien entre les origines
mythiques de notre humanité et l'événement
théologique de l'irruption de Dieu dans notre histoire. Le
sapin est l'un des éléments symboliques qui soutiendra
notre démarche de foi. Mais il nous reste à déterminer
chacun pour soi et communautairement aussi, la nature de ce lien,
la portée du symbole:
- S'agit-il de l'arbre-ressource, celui qui
nous apporte la nourriture terrestre, où l'on peut se cacher
aussi lorsque notre nudité nous fait craindre le regard des
autres ?
- S'agit-il de l'arbre-culpabilité,
celui qui nous rappelle notre éternelle défiance des
dieux, celui que nous désirons tellement élevé
pour qu’il touche aux cieux, exprimant ainsi l'attrait de
la connaissance suprême et notre rêve prométhéen
de toute puissance ?
- S'agit-il enfin de l'arbre-espérance,
signe d'une humanité nouvelle dont le Christ, Jésus,
est l'initiateur, l'arbre de la vie retrouvé, sur le chemin
de nos errances, cadeau de Dieu pour le relèvement de tous
les fils et filles d'Adam ?
Roger DEWANDELER
1 Pour les parties non bibliques
de ce texte, voir notamment l'excellent livre de Guy DELEURY, Les
fêtes de Dieu. Les mythes, l'histoire, la foi, paru aux éditions
du Félin Paris, 1994
2 Bien que la symbolique
du pin et du sapin remonte encore plus haut... A Rome même,
avant les temps chrétiens, le pin représentait le
jeune dieu Attis au cours des représentations hystériques
des fêtes de Cybèle en mars. Le pin était abattu,
puis apporté au temple, «emmailloté» de
bandelettes comme un cadavre. Suivait une liturgie funéraire
qui pleurait le dieu mort, puis une explosion de joie délirante
quand on enlevait les bandelettes pour célébrer le
dieu ressuscité.
Mais le sapin givré
et décoré de bougies nous oriente aussi vers une origine
scandinave, sinon germanique. Les fêtes du solstice d'hiver
étaient l'occasion d'immenses beuveries nocturnes chez tous
les peuples nordiques. Le soleil qui renaissait alimentait l'espoir
de la fin des glaciations hivernales, et l'on illuminait le sapin
cosmique, symbole de la vie toujours renaissante.

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