Roger Dewandeleer
     

 

L'arbre de Noël

Le sapin nous replongera bientôt dans l'ambiance si chaude du temps de Noël. Le sapin: ornementation qui subsiste même dans les foyers non-chrétiens. Beaucoup de protestants s'en contentent aussi, peut-être pour se démarquer d'une tradition catholique dans un pays où celleci est largement majoritaire. Le sapin qui pourtant n'a directement rien à voir avec les récits évangéliques: on n'en trouve aucune trace...

Si effectivement rien ne permet de croire qu'il y avait un sapin garni à côté de l'étable de Bethléem, le symbolisme du sapin ou de l'arbre est vieux comme le monde. Pour comprendre sa place dans nos célébrations de Noël, il faut opérer un petit plongeon dans la mythologie des peuples de l'Antiquité. Et relire ensuite les textes bibliques.

La renaissance du soleil invincible (1)

Quand les Églises latines décidèrent d'instituer une fête spéciale pour célébrer la naissance de Jésus, elles la fixèrent, après quelques tâtonnements, au 25 décembre. Comme aucun document ne précisait la naissance de Jésus, le choix du jour et du mois était libre. L'opinion commune des historiens est que l'on se décida pour le 25 décembre, parce qu'il y avait déjà, ce jour-là, à Rome, une grande fête dédiée à la naissance du Soleil triomphant, Sol invictus, en rapport avec le solstice d'hiver. Surtout, cette fête était consacrée:
- à la naissance de Mithra (grande divinité perse, identique au soleil, que les légionnaires romains ramenèrent de leurs campagnes en Orient et que les Romains introduisirent dans leur mythologie, surtout à partir du IIIème siècle);
- à la personne de l'empereur considéré comme un dieu incarné, depuis le règne de l'empereur Aurélien en 275.

C'est après la conversion de l'Empire romain au christianisme que le 25 décembre reçut une nouvelle fonction, celle de célébrer la naissance de celui qui était maintenant appelé la «Lumière du Monde» et le «Soleil de Justice». En 425, l'empereur Théodose codifia les cérémonies de cette fête désormais exclusivement chrétienne; en 440, le pape Sixte III institua la messe de minuit. La fête devint bientôt obligatoire (506) et jour férié (529). Progressivement, elle fut imposée dans toutes les contrées de l'empire carolingien: en Irlande(461), en Angleterre (604), en Suisse (615), en Allemagne (754), dans les pays scandinaves (865), en Hongrie (997). A partir du XIIème siècle, Noël était devenue la plus grande et la plus populaire des fêtes de l'Occident chrétien.

La fête d’Adam et Eve

Pour comprendre l'origine de notre sapin de Noël, il nous faut cependant rappeler une autre petite histoire: celle de la fête d'Adam et Eve...

Une des nombreuses dévotions que les croisés rapportèrent de Palestine (du Xème au XIIIème siècles) fut celle d'Adam et d'Eve. Les Églises syriennes et coptes de cette région avaient en effet rangé nos premiers parents parmi les saints de l'Ancien Testament, ceux-là que le Christ était allé rechercher dans le sein d'Abraham au temps de sa descente aux enfers. Ces Églises célébraient donc la fête d'Adam et d'Eve la veille de Noël, le 24 décembre. Liturgiquement et théologiquement, elles unissaient ainsi, dans une seule vision mythologique, le vieil Adam au nouvel Adam, l'ancêtre mythologique de l'humanité ancienne et l'ancêtre mythologique de l'humanité nouvelle.

Sitôt qu'elle fut ramenée de Palestine (XIIème siècle), cette dévotion devint très populaire dans tout l'Occident. On chantait, on dansait, on festoyait, et progressivement s'opérait la fusion entre cette «fête d'Adam et d'Eve» et celle de la «naissance de Jésus», soleil de Justice et initiateur d'un temps nouveau. Les bâtisseurs d'églises et de cathédrales sculptèrent, aux frontons de leurs édifices, Adam, Eve et surtout... l'arbre fatal dont le fruit avait valu au monde tant de malheurs.

Car bien évidemment, à l'idée d'Adam et d'Eve était associée l'idée de la «chute», de la déchéance de la race humaine, de la séparation fondamentale entre l'humanité et Dieu... Quant à la naissance de l'Enfant-Jésus, elle fut ressentie comme l'aboutissement de la création de l'humanité, un peu dans le sens où l'écrit l'apôtre Paul aux chrétiens de Corinthe: «De même que tous meurent en Adam, tous aussi reprendront vie dans le Christ» (1 Co 15,22) ou encore aux chrétiens de Rome: «Si par la faute d'un seul beaucoup sont morts, à plus forte raison la grâce de Dieu et le don ont-ils, par la grâce d'un seul homme, Jésus-Christ, abondé sur beaucoup» (Ro 5,15ss).

De l’arbre d’Éden au sapin de Noël

Dans les pays germaniques, l'arbre de la tentation était figuré par un sapin chargé de pommes rouges. On dit souvent que c'est ce sapin du paradis qui serait le prototype de nos arbres de Noël (2). Mais cela ne va pas sans poser de problème. Car, si on s'en souvient, il y a dans le fameux récit du jardin d'Éden... deux, voire trois arbres qui entrent en ligne de compte: l'arbre de la connaissance du bien et du mal, l'arbre de la vie et celui dont ils pouvaient se nourrir et derrière lequel ils se cachèrent.

Voyons ces arbres de plus près:

- Les arbres du jardin : ceux desquels ils avaient le droit de se nourrir. L'ordre de Dieu était assez clair: «De tout arbre du jardin, tu pourras manger, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu '’en mangeras pas...» (Gen 2,17). Mais le serpent a compris tout de travers: «Est-ce que vraiment Dieu a dit: vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin ?» (Gen 3,1) Plus tard, entendant la voix de Dieu qui se promenait dans le jardin, «ils se cachèrent, l'homme et sa femme, au milieu des arbres du jardin (Gen 8).

Les arbres dont les fruits seront la nourriture des humains, poumons de la planète Terre dirait-on aujourd’hui... mais aussi, forêt où l'on se cache, lieu privilégié où l'on se tapit pour fuir le regard de Dieu, lieu de sécurité où l'Autre n'apercevra pas ma propre nudité (Gen 9-11)...

L’arbre de la connaissance du bien et du mal : celui dont on se souvient le plus à propos de ce récit. On en a dit beaucoup trop de mal, en imaginant ses fruits capiteux objets de toutes les concupiscences de la chair. Pourtant, l'expression hébraïque «connaissance du bien et du mal» ne signifie rien d'autre que «connaissance universelle de toutes les choses de la vie, de la sagesse, intelligence...

C’est pourtant l'arbre auquel l'humanité ne devait pas toucher, comme si la connaissance avait toujours été perçue comme concurrentielle à l'attitude d'humilité par rapport à Dieu et à ce qui nous dépasse. Je ne pense pas que, pour les auteurs bibliques, l'humanité aurait mieux fait de demeurer idiote à jamais. Mais on sait, aujourd-hui plus que jamais, les dangers de la tentation prométhéenne de défier les dieux, de se croire tout-puissant et se transformer en «petits dieux»... avec tous les risques qui guettent les apprentis sorciers.

- L’arbre de la vie : celui qu'on retrouve dans de nombreuses mythologies, rêve éternel de vivre à jamais, de vaincre la maladie, la souffrance et la mort. Cet arbre duquel nous sommes perpétuellement à la recherche, la pilule contre le vieillissement que certains chercheurs contemporains nous disent avoir inventée.

Mais la souffrance, la maladie et la mort font partie de notre humanité. Au sens physiologique du terme, la mort demeure notre lot. C'est même la seule chose, finalement, qui en restera là: après l’avoir promis à l'errance, «Dieu chassa l'Homme et il installa à l'Orient du jardin d'Éden les Chérubins et la flamme tournoyante de l'épée, pour garder la route de l'arbre de la vie» (Gen 3,24).

Déchiffrer le symbole

En le temps de l'Avent, et même si les récits de Noël ignorent tout de notre bel arbre, nous sommes invités par l'apôtre Paul à faire le lien entre les origines mythiques de notre humanité et l'événement théologique de l'irruption de Dieu dans notre histoire. Le sapin est l'un des éléments symboliques qui soutiendra notre démarche de foi. Mais il nous reste à déterminer chacun pour soi et communautairement aussi, la nature de ce lien, la portée du symbole:

- S'agit-il de l'arbre-ressource, celui qui nous apporte la nourriture terrestre, où l'on peut se cacher aussi lorsque notre nudité nous fait craindre le regard des autres ?

- S'agit-il de l'arbre-culpabilité, celui qui nous rappelle notre éternelle défiance des dieux, celui que nous désirons tellement élevé pour qu’il touche aux cieux, exprimant ainsi l'attrait de la connaissance suprême et notre rêve prométhéen de toute puissance ?

- S'agit-il enfin de l'arbre-espérance, signe d'une humanité nouvelle dont le Christ, Jésus, est l'initiateur, l'arbre de la vie retrouvé, sur le chemin de nos errances, cadeau de Dieu pour le relèvement de tous les fils et filles d'Adam ?

Roger DEWANDELER

1 Pour les parties non bibliques de ce texte, voir notamment l'excellent livre de Guy DELEURY, Les fêtes de Dieu. Les mythes, l'histoire, la foi, paru aux éditions du Félin Paris, 1994

2 Bien que la symbolique du pin et du sapin remonte encore plus haut... A Rome même, avant les temps chrétiens, le pin représentait le jeune dieu Attis au cours des représentations hystériques des fêtes de Cybèle en mars. Le pin était abattu, puis apporté au temple, «emmailloté» de bandelettes comme un cadavre. Suivait une liturgie funéraire qui pleurait le dieu mort, puis une explosion de joie délirante quand on enlevait les bandelettes pour célébrer le dieu ressuscité.

Mais le sapin givré et décoré de bougies nous oriente aussi vers une origine scandinave, sinon germanique. Les fêtes du solstice d'hiver étaient l'occasion d'immenses beuveries nocturnes chez tous les peuples nordiques. Le soleil qui renaissait alimentait l'espoir de la fin des glaciations hivernales, et l'on illuminait le sapin cosmique, symbole de la vie toujours renaissante.