Pierre A. Bailleux
     

 

Les bouffons de Dieu

Je repense souvent à ce film de Youssif Chahine, “Al Massir” où les artisans de bonheur sont ceux qui, contre toute attente, parvienne à vivre en harmonie avec Dieu et les hommes malgré les vicissitudes de la vie. Malgré les outrages et les persécutions, ces disciples d’Averroes (théologien et philosophe musulman) vivent plus heureux que leurs oppresseurs. C'est miracle: Dieu s'est donné à voir dans le bonheur de leur rencontre avec les autres, mêmes s’ils sont chrétiens.

Jésus nous en dit encore plus sur la recherche du bonheur : le bonheur n'est pas seulement l'obscur objet de notre désir. Ce n'est pas un droit que nous pourrions revendiquer à la face de Dieu ou du monde. C'est une promesse dont nous avons hérité.

Depuis qu'Adam et Eve s'étaient défiés de Dieu, nous étions incapables de croire que Dieu voulait faire la paix avec nous. Et, pour renverser la vapeur de la méfiance, de la haine et de la violence, Dieu a fait se lever ceux que j’appelle respectueusement ses bouffons, les prophètes, issus du peuple, qui ont crié Sa vérité aux puissants de ce monde.

Dieu a fait se lever ses bouffons, les déclencheurs de rires dévastateurs chez les peuples opprimés.
Dieu a fait se lever
son bouffon préféré, son bien-aimé, l’annonciateur - par les paroles qu’il a forgées - de cette promesse de paix qui est désormais fermement plantée au cœur de notre histoire, bonheur offert à qui osera le reconnaître et l'accueillir.

Les conflits dans lesquels nous sommes engagés, que ceux-ci soient intimes ou publics, personnels, familiaux, ethniques, sociaux, économiques ou que sais-je encore, c'est là que Dieu se donne à rencontrer, c'est là qu'il se donne à voir. Il nous donne le courage d'y risquer toujours à nouveau la foi, l'espérance et l'amour.

La récompense que Dieu nous a promise dans le Sermon sur la Montagne, dans les Béatitudes, c'est comme un crédit de bonheur illimité qu'il nous aurait ouvert sur le compte de notre Maître, Jésus.
Et ce crédit, c'est dès aujourd'hui, ici et maintenant, que nous sommes invités à l'engager
- en pariant sur la paix malgré le
désordre armé,      
- en pariant sur la justice malgré le
désordre économique,
- en pariant sur la miséricorde malgré le
désordre de la pensée.
C'est ainsi que Dieu a choisi de redonner du sel à nos existences que l’indifférence et l’individualisme outrancier avaient privé de leur saveur à condition évidemment
- d’avoir ouvert nos yeux devant le désordre armé,
- d’avoir ouvert nos oreilles devant le désordre économique,
et, tels les bouffons de Dieu,
- d’oser ouvrir notre bouche devant le désordre de la pensée.

Pierre A. Bailleux 14|12|02