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«Tant que le coq chantera, la femme continuera à piler»
PORTRAIT
Hélène Yinda, hôte
oecuménique de la campagne
de carême des oeuvres d'entraide suisses, rêve que l'Afrique s'émancipe
du carcan patriarcal.
Théologienne féministe africaine. Rien
que ça.
Hélène
Yinda suit rarement les sentiers battus. Hôte oecuménique de la
campagne de carême des oeuvres d'entraide des Eglises suisses, cette
Camerounaise de 50 ans montre une grande détermination derrière
sa douceur naturelle. Dans le salon lumineux du siège de l'Alliance
mondiale des Association chrétiennes féminines (YWCA)[1], au
Grand-Saconnex (GE), cette femme mûre au regard souriant entonne un refrain
ancestral: «Le coq
chante, le jour paraît. Pour que le bon couscous soit prêt, femme,
debout, du courage! Pilons, pan pan, pilons gaiement.» Elle confie: «Cette
chanson de mon village natal explique à elle seule tout mon engagement.
En Afrique, tant que le coq (comprenez l'homme, ndlr) chantera, la femme continuera à piler.»
Hélène
Yinda, elle, a depuis belle lurette renversé la dictature
du phallus, se faisant une place d'abord dans son Eglise puis au sein du
mouvement oecuménique mondial. Aujourd'hui directrice du Département
Afrique/Moyen-Orient au YWCA et établie à Genève, cette
presbytérienne
a pendant sept ans été membre du comité général
de la Conférence des Eglises de toute l'Afrique. Ces postes à responsabilités
l'ont menée et la mènent encore aux quatre coins du continent
noir. Pelouses, balançoires et pancakes
Hélène Yinda
est née d'une mère influente au sein
de l'Eglise presbytérienne du Cameroun: «J'étais la huitième
d'une fratrie de douze. Ma mère nous traînait de réunions
de prières en rencontres de femmes. Plus tard, c'est moi qui la conduisais
de village en village, et qui traduisais les textes du bassa –ma langue
et mon ethnie– vers le français. L'Eglise est mon univers depuis
toute petite.»
Un univers de pelouses vertes et de balançoires, de pancakes et
de prières:
Hélène Yinda a grandi dans le giron des missionnaires presbytériens
américains, qui façonnèrent le village de Sakbayémé à l'image
de Louisville ou de Princeton. «Je viens d'un milieu privilégié,
avoue-t-elle comme si c'était une faute. Nous avions une bonne,
le téléphone,
l'électricité et l'eau courante.»
Forcément,
cette calviniste est un «produit» des missions.
Elle revendique bien l'héritage païen, préférant
la dimension communautaire de la spiritualité africaine à «l'individualisme» chrétien.
Mais elle a tourné le dos aux démons et croit dur comme
fer à la
mission évangélisatrice. Hélène Yinda fait
certes le procès du colonialisme et du postcolonialisme, mais
se réjouit
du «miracle» grâce auquel «le message du Christ
a été annoncé.
La semence croît et il faut la faire croître.»
Pour
Hélène Yinda, c'est même urgent. Car elle y voit
un baume au coeur de cette Afrique des élites et des gouvernements
corrompus jusqu'à la lie. Rêvant encore de panafricanisme,
elle tordrait bien le cou à tous ces coqs égoïstes
et nationalistes qui ne songent qu'à la guerre et à s'enrichir.
Au détriment des pauvres,
et surtout des femmes. Le Manifeste de l'Africaine
Dans un «Manifeste
de la femme africaine», Hélène Yinda
a dressé la liste des tyrannies que l'Africaine –et l'Afrique– doit
abattre pour s'émanciper: celle du «phallus délinquant»,
qui donne aux hommes un «droit de cuissage» sur les femmes;
celle de l'ignorance –en 2000, le taux de scolarisation des filles était
de 80% inférieur à celui des garçons dans 22 pays;
le joug de la misère qui frappe plus durement les femmes; ou
encore celui des «coutumes
ancestrales rétrogrades», comme l'excision ou le lévirat.
«
Cette pratique donne le droit aux frères d'un défunt d'épouser
sa veuve et d'obtenir ses biens. Cela avait peut-être du sens auparavant,
mais les femmes sont désormais autonomes. Un jour, mon mari (aujourd'hui
décédé, ndlr), très malade, a dû se faire soigner
en France. Durant son absence, son frère me donnait des
ordres. Et mon mari trouvait cela normal.»
Sous le regard de statuettes africaines juchées
sur une commode, Hélène Yinda évoque ensuite son divorce. «Pas à cause
du lévirat. J'avais simplement une autre vision du monde.» Libre
comme l'air
Aujourd'hui, il serait vain de vouloir lui mettre la corde au cou. «Le
mot mariage ne figure plus dans mon langage quotidien. Il y a des
choses qu'on fait par obligation sociale. Moi, j'ai rempli mon
contrat, je me suis mariée
et j'ai eu des enfants, une fille de 24 ans et un garçon
de 22 ans.» Etonnante
théologienne, qui gifle l'un des piliers de l'Eglise. «Le
mariage, c'est structuré de manière effrayante. Ça
te met dans un système de contrainte. Moi, je suis une personne
très libre.»
Croquant la pomme à pleines dents,
cette fille d'Eve s'est sentie étriquée
dans les structures ecclésiales. «La plupart des Eglises
africaines ne suivent pas le chemin du Christ, qui n'a fait aucune
discrimination. Or les
Eglises cultivent l'ignorance des femmes, toujours là pour
décorer
les salles de réunion ou faire la cuisine, mais absentes
des postes hiérarchiques.» Son
Eglise, au Cameroun, n'ordonne toujours pas de pasteures. Raison
pour laquelle Hélène Yinda, première étudiante
en théologie
formée par son Eglise, s'est à l'époque dirigée
vers la recherche. Consolation tout de même, puisque qu'elle
s'était
vue confier la direction d'un département «femmes» créé de
toute pièce pour elle. «Et si, demain, mon Eglise
m'offre le poste de secrétaire générale, je
quitte Genève immédiatement,
rigole Hélène Yinda. Mais il ne faut pas rêver.» (1) Rachad Armanios, Le Courrier, samedi, 18 mars 2006
[1] Fondée à Londres en 1885, l'Alliance
mondiale des Association
chrétiennes féminines (YWCA) compte 25 millions de membres dans
122 pays.

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