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En ces temps difficiles pour les "honnêtes gens",
voici - pour rappel - la lettre qui appelait en 1999 à refuser
la fusion de l'EPUB avec les intégristes. Malheureusement,
nous n'avons pas été écouté.
Lettre ouverte au président du synode
Face à la
situation dans laquelle l’Église Protestante Unie
de Belgique (E.P.U.B.) nous a placés, nous sommes contraints
de rompre le silence et faisons appel à celles et à ceux
qui ont, un jour, été interpellés par cette
même église qui -depuis sa fondation en 1839- était
ouverte sur le monde et donnait à l’homme toute
sa possibilité d’être, une église qui
respectait tout naturellement les différentes tendances
et opinions, une église au sein de laquelle chacun apportait
sa pierre, une église toujours à consolider et
sans doute jamais achevée.
Solennellement,
nous réitérons le principe de base de notre église
de l'Alliance :
Notre
communauté de l’Alliance place à la base de son
enseignement la Bible librement étudiée à la lumière
de la conscience et de la science. Elle fait un devoir à chacun
de ses membres de se former des convictions personnelles et réfléchies.
Elle ouvre ses portes à tous sans leur imposer aucune confession
de foi. Son but est de les grouper et de les unir dans un esprit de
justice et de fraternité en vue de leur développement
spirituel et éthique. Elle travaille à l’avancement
du règne de Dieu sur la terre par l’Évangile, source
de vie éternelle et de progrès individuel et social.
Dès
lors, nous avons à cœur de vivre notre foi en dehors de
tout argument d’autorité, de réaliser une réelle
fraternité entre les hommes, de proclamer la vocation de l’homme à la
liberté, de préconiser la nécessité d’un
approfondissement spirituel de notre foi en vue d’une plus grande
authenticité.
À Dieu
seul la gloire !
En
foi de quoi, nous demandons l’arrêt immédiat
des négociations en cours -entre le Bureau du Conseil
synodal et des représentants de mouvements fondamentalistes
et ce en présence de représentants du Ministère
de la Justice- en vue de constituer une structure commune, un
organe paritaire. Cette fédération d’églises
ne nous permettrait plus de vivre notre foi dans la liberté chèrement
acquise par nos Pères Réformateurs. Nous
espérons ainsi que l’E.P.U.B. restera une église
ouverte et pluraliste, au sein de laquelle diverses tendances
théologiques, ecclésiologiques et éthiques
coexisteront et coopèreront à nouveau dans un mutuel
respect, pour la seule gloire de Dieu.
Cet
appel peut être perçu comme désespéré.
Il l’est. Mais bien sûr, point n’est besoin d’espérer
pour entreprendre. Réflexion, volonté, effort, nous
avons chacun à remettre cent fois notre ouvrage sur le métier, à rectifier, à réajuster
nos mentalités et nos comportements. Et même s’il
en coûte à notre nature innée, nous voulons
pratiquer une réelle tolérance active, celle qui
se fonde sur cette exigence indispensable, prioritaire: le respect
d’autrui.
La Lettre écarlate 
Au
17e siècle une “lettre écarlate” offrait à la
vindicte populaire tout qui ne rentrait pas dans les normes d’une
communauté puritaine dans la Nouvelle Angleterre. C’est
ce que Nathaniel Hawthorne dénonce dans son roman The
Scarlet Letter en 1850, véritable fable de la rédemption
et de la justice de Dieu où tout péché est
signe de damnation.
On
pourrait penser qu’un tel récit relève de la pure
fiction ou d’une époque révolue. Ce serait faire
fi des mécanismes socio-religieux qui nous paraissent au contraire
fonctionner avec une grande efficacité dans nos sociétés
contemporaines.
Dans
le flux et le reflux des idéologies dominantes qui marquent
l’écoulement de l’Histoire, il semble que nous vivons
actuellement une vague d’intégrisme en réaction à la
pensée libertaire qui suivit la prise de conscience de mai 68.
Cet éternel
retour au même n’épargne pas les communautés
ecclésiastiques. Le christianisme réformé a connu
ses heures de profond libéralisme théologique qui a imprégné la
spiritualité de générations de protestants.
C’est
cette église, ouverte sur le monde et donnant à l’humain
toute sa possibilité d’être, qui nous a interpellés.
Cette église a donné et devrait continuer à donner à des
protestants la possibilité de vivre un christianisme en
dehors de toute aliénation dogmatique et doctrinaire,
la possibilité de vivre sa foi personnelle dans la liberté,
la possibilité de reconnaître l’Autre, son
prochain, dans sa différence -quelle qu’elle soit-
et de lui conserver sa dignité.
Où est
cette église aujourd’hui? Elle est là où des
chrétiens continuent à lutter pour que survivent
des valeurs d’amour, de tolérance, de respect, de
dignité face à des juges qui condamnent au nom d’une
connaissance du péché qu’ils prétendent
seuls détenir et qu’ils sont, en fin de compte, seuls à définir.
Mais qui peut dire ce qu’est le péché aux yeux
de Dieu?
La
liberté de conscience et le libre examen, principes énoncés
par Martin Luther, Sébastien Castellion et Alexandre Vinet
sont des valeurs pour lesquelles nous nous sommes voués
corps et âme depuis de nombreuses années.
Le protestantisme Réfomé,
un espace de vie 
Pour
le protestant réformé, la foi -cheminant en étroite
complicité avec la raison- s’avère être
une source de progrès et de réelles inspirations
quant à son propre devenir et à celui de l’humanité.
Dans
cette quête existentielle, le libre examen -appréhendé comme
une méthode et non comme une doctrine- apparaît comme
une condition essentielle à tout progrès réel
de la conscience humaine. C’est en cela que cette méthode
profondément ancrée dans la tradition réformée
reste un outil spécifique et nécessaire (dans le
sens philosophique du mot) légué à tout protestant.
Certes,
il est des questions qui taraudent la conscience, mais on n’arrivera
jamais à tout clarifier; c’est pourquoi, sans confondre
la foi et la raison, le protestant en cherchera donc les relations,
les rapports et les interdépendances éventuelles.
La spiritualité trouvera dans le doute le creuset préalable
d’où surgiront la connaissance et une réflexion
authentique permettant d’opposer à l’obscurantisme
religieux -source de tous les fanatismes et de l’intolérance
qui asservit l’homme- la voie royale d’une foi libérée
des entraves dressées face à Dieu, à lui-même
et aux autres.
Ainsi
donc, dans cette volonté de vivre autrement sa foi, tout
espace sacré -comme domaine de prospection réservé aux
uns et dénié aux autres- perd son sens et relève
d’une limitation arbitraire tracée par certains
pour vouer à la damnation ceux qui ne reconnaîtraient
pas le monopole qu’ils prétendent détenir
du message chrétien.
Le
seul espace que reconnaît la foi réformée est
un espace de vie qui échappe à toute coercition institutionnelle.
Le protestantisme n’a jamais connu et ne connaîtra
jamais de nihil obstat,
d’imprimatur ou d’index car la recherche philosophique, théologique
et éthique est formellement libre.
Que
notre spiritualité est bradée au goût du
jour, voilà une des accusations portée à notre égard
par les milieux obscurantistes. Or, nous affirmons à la
suite de Hegel, philosophe protestant, que “ce n’est
pas en niant les contradictions, mais en se montrant capable
de les affronter, de les mettre en valeur, de les analyser et
de les surmonter au prix de nouvelles contradictions et de nouveaux
développements que l’on fait preuve de forces spirituelles”.
C’est
dans la foulée de ce postulat que le protestant réformé inscrit
sa démarche, ne cherchant en aucune manière à susciter
des luttes stériles et à entretenir de vaines polémiques.
Bien au contraire, son projet est de maintenir une qualité de
réflexion, de participer dans un climat fraternel à des
débats, d’ouvrir le chemin vers un véritable
dialogue.
En
aucun cas, il ne se considère comme l’idéal
chrétien à atteindre mais plutôt comme une
piste tracée devant les hommes -dans le désert de
l’existence- pour les aider à voir surgir des sables
le soleil de son espérance.
Un nouvel ordre moral 
Depuis
quelques années, des églises fondamentalistes (de
type charismatique ou évangélique qui possèdent
-elles seules- La Vérité) avec l’appui d’un
ancien président des Étas-Unis, le baptiste J.
Carter ont interpellé officiellement le Ministre de la
Justice, exigeant leur représentativité officielle.
C’est évidemment leur droit.
L’État
reconnaît le Centre d’Action Laïque, le Consistoire
central israélite et l’Exécutif musulman. Et
il y a bien -parmi les églises reconnues- l’Église
catholique, l’Église orthodoxe, l’Église
anglicane, l’Église luthérienne, l’Église
libérale de Bruxelles, l’Église protestante
unie de Belgique -et ceci rien que pour le christianisme- alors
pourquoi pas une l’Église évangélique
en plus? A condition sans doute qu’elle réponde aux
critères de “non-secte”.
Ces églises
fondamentalistes ne reconnaissent pas deux des principes de la
Réforme, à savoir: la liberté de conscience
et le libre examen. La plupart d’entre elles prennent les
textes bibliques à la lettre (le créationnisme
par exemple), excommunient ceux qui ne partagent pas leurs dogmes
en matière de foi et d’éthique, condamnent
les sidéens (le Sida est une punition de Dieu), les homosexuels
et autres “pervers” tels les athées, les agnostiques,
les catholiques, les anti-trinitaires ou les franc-maçons
aux “peines éternelles”.
Or,
le bureau du Conseil synodal de l’Église protestante
unie de Belgique traite, depuis plusieurs années déjà,
avec ces églises fondamentalistes qui revendiquent la
représentation juridique et légale de l’ensemble
des protestants belges devant l’État belge et la
Communauté Européenne.
À une époque
où l’intégrisme partout est pointé du
doigt, comment se fait-il que nous, protestants, déroulions
le tapis rouge devant cette attitude tellement étrangère à l’esprit
de la Réforme? Comment les membres du Conseil synodal -et
parmi eux le Président du Synode- peuvent-il expliquer leur
disposition favorable au dogmatisme et à l’intolérance?
Depuis
des mois, des représentants du Ministère de la Justice
siègent lors des négociations entre les représentants
de l’E.P.U.B. et ceux de la Fédération des églises évangéliques
de Belgique. Est-ce également légal? On peut supposer
que les Autorités catholiques ou laïques accepteraient
difficilement pareille ingérence. Dès lors, pour
quelles raisons le Président du Synode de l’E.P.U.B.,
lui, a-t-il accepté?
Que
signifie la devise protestante: Ecclesia reformata quia semper
reformanda? C’est le combat contre toutes les idoles dogmatiques
ou doctrinaires par un approfondissement de la foi en Dieu -le
Dieu de la bible. Dès le XVIe siècle, la Réforme
s’est opposée aux ajouts de la tradition et à la
hiérarchisation de la société ecclésiastique
en se présentant comme la religion de la liberté et
de la modernité, co-auteur de la laïcité.
Nous demandons l'arrêt
immédiat des négociations
Comment
pourrions-nous envisager d’être amalgamés à ces
fondamentalistes qui d’ailleurs, hier encore, portaient
officiellement l’anathème contre nous? Ce sont les
mêmes qui aujourd’hui se présentent auprès
des autorités fédérales et communales de
Belgique prétendant représenter le protestantisme
belge. Et ceci, il faut bien le dire, avec la complicité ou
l’inertie de certains de nos correligionnaires.
Nous
voyons donc combien fut difficile le chemin parcouru depuis notre
choix de vivre dans une église qui garantissait la liberté d’être,
la liberté de pensée, la liberté d’expression,
jusqu’à cette église qui instaure des structures
qui mettent en péril l’essence même de la
foi réformée.
Serons-nous
condamnés à porter la marque infamante de la Lettre écarlate
pour avoir vécu notre foi et crié notre espérance
en toute liberté?
Nous
osons croire que notre indignation est également celle
de nombreux chrétiens réformés membres de
l’E.P.U.B., peut-être encore trop silencieux, qui
ne peuvent souffrir que fondamentalisme et dogmatisme s’imposent à eux.
Là où la doctrine contraint, là où la
pensée libre doit abdiquer face à l’autorité d’une
pensée unique, le libre examen agonise, l’esprit
de la Réforme aussi.
Non
possumus !
Pierre A. Bailleux, pasteur,
dimanche 19 février 1999
Sont co-signataires les membres du Consistoire
et du Conseil d'administration de l'Église Réformée
de l'Alliance

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