Interview de Laurent GAMBAROTTO

Auteur : 
Arc en Ciel
Source : 
Journal mensuel de l’Eglise réformée de Cannes

Sans être un grand spécialiste de cinéma, vous êtes un critique averti. Vous avez écrit un certain nombre d’articles. Lesquels et dans quelles parutions ?

L.Gambarotto : Il m’est arrivé d’écrire des textes assez courts pour différents journaux protestants, mais aussi de publier des réflexions plus argumentées telles que L’œuvre cinématographique : résonances théologiques (revue Foi et Vie, janvier 1999 ; article également publié en allemand dans Interfilm). Ou bien l’article issu de ma contribution aux journées Evangile et Liberté de sète (octobre 2000) dont je reprends les grandes lignes dans l’interview qui suit. Actuellement, je m’intéresse de plus près à l’interprétation théologique de certains films de Martin Scorsese, en particulier son opus A tombeau ouvert (Bringing out the Dead) sorti en 2000.

AEC : Vous avez été déjà juré et vous avez aussi participé au Forum du Festival du Film de Cannes il y a deux ans. Quelles impressions vous ont laissé toutes ces rencontres ?

L.G. Dans le contexte un peu « hors normes » du Festival du Film de Cannes, ces rencontres de « travail » (en ce sens qu’elles requièrent analyse, interprétation, argumentation) m’ont permis de découvrir des œuvres, des réalisateurs et surtout des spectateurs qui ont en commun de vivre une expérience cinématographique à chaque fois très subjective, singulière et qui, pourtant, cherche à être partagée, exposée au regard et à l’appréciation des autres. A vrai dire, lorsqu’un film est projeté sur un écran dans une salle obscure, les spectateurs ne voient pas exactement le même film (il y a des choses qui nous échappent, d’autres que nous allons hypertrophier…) et il est bon d’en prendre conscience grâce aux commentaires des uns et des autres. Cela peut nous aider à respecter la traversée intime qu’un film a pu opérer chez tel ou tel d’entre nous, donc nous rappeler que l’expérience du spectateur reste incertaine, fragile, parfois exaltante et sublime, parfois manquée, frustrée, décevante. Dans tous les cas, le dialogue nous permet de mieux découvrir la complexité des situations, le mystère de la vie humaine et la riche diversité de ses expressions.

AEC : Dans un article assez récent (« Le couple Jésus/cinéma : perspective médiologique » paru dans le Cahier Evangile et Liberté n° 205, mars 2001) vous parlez de « médiologie » comme d’autres font de la météorologie. Qu’entendez-vous par là ?

L.G. : L’inventeur de ce néologisme, Régis Debray, nous répond qu’il ne se donne pas pour tâche de qualifier et d’analyser ce qui relève directement des médias ou de la communication. Il s’agit de considérer les phénomènes qui s’inscrivent dans un autre champ et se constituent non pas autour de ce qui est médiatisé, mais autour de la figure du médiateur et de la médiation. L’intérêt se porte moins sur le médium et son message que sur le pouvoir des signes, sur les traces sensibles et matérielles du sens, sur « l’étude des voies et moyens de l’efficacité symbolique ». Il est donc question des procédures et des techniques qui sont liées à la transition du signe à l’acte, de l’idéel au matériel, du mental au métal, donc de tout ce qui relève des processus de diffusion et de propagation. Ecoutons un court instant Debray : « Il ne s’agit plus de déchiffrer le monde des signes mais de comprendre le devenir-monde des signes, le devenir-Eglise d’une parole de prophète, le devenir-Ecole d’un séminaire, le devenir-Parti d’un manifeste, le devenir-Réforme d’un placard imprimé, le devenir-Révolution des Lumières… Disons : le devenir-forces matérielles des formes symboliques » (cf. Manifestes médiologiques,Paris, Gallimard, 1994, p. 17).

La médiologie veut ainsi analyser de plus près les modes d’effectuation de la médiation et leurs effets, reprenant à son compte la formule centrale du christianisme selon laquelle un Verbe ne peut se transmettre sans se faire chair, sans qu’un corps traverse l’épreuve du temps et affronte les aléas de la corporéité. Le médialogue n’hésite donc pas à prendre pour paradigme le mythe fondateur chrétien pour mieux mettre en évidence qu’il n’y a pas de Parole sans incarnation, pas de pensée sans corps, pas de mémoire sans techniques de transmission, pas de sacré sans formes d’organisation, religieuses ou non. La méthode médiologique est donc « l’établissement de corrélations entre les activités symboliques d’un groupe humain (religion, idéologie, littérature, art, etc.), ses formes d’organisation et son mode de saisie, d’archivage et de circulation des traces… C’est dire qu’une dynamique de la pensée n’est pas séparable d’une physique des traces » (R. Debray, ibidem, p. 21).

AEC : Vous avez été amené, à partir de là, à faire un rapprochement entre cinéma et religion. Pouvez-vous préciser ?

L.G. : Il convient de faire un pas de plus afin de replacer l’œuvre cinématographique dans un environnement plus large qui fait droit au type d’organisation mis en place par le cinéma et au conditionnement physique du spectateur. En effet, il ne suffit pas de s’en tenir à des analyses directement référées à des objets-matrices tels que les films car il serait ruineux de vouloir extraire le symbolique de ses supports techniques et de ses modes de transmission-diffusion. Je voudrais parler ici de la configuration matérielle du cinéma, à savoir l’inscription du sens dans un nouveau registre d’ecclésialité.

Avant d’aborder le vif du sujet, rappelons quelques chiffres provenant du Centre national de la cinématographie. En 1999, il existait 4764 salles de cinéma qui fonctionnaient en France et elles ont accueilli un peu plus de 155 millions de spectateurs, soit 31,5 millions d’individus âgés de six ans et plus. Parmi eux, le cinéma touche surtout les plus jeunes : 82% des 11-24 ans sont allés au cinéma en 1999 et les moins de 25 ans ont représenté près de 38% des spectateurs. Les plus de 35 ans ne sont pas en reste car ils ont constitué un peu plus de 44% du public. A cela s’ajoute la pratique « à domicile » du film diffusé à la télévision et, dans ce domaine, chaque téléspectateur a regardé en moyenne 84 heures de films de cinéma et 276 heures de fictions télévisuelles en 1999. Si nous ajoutons l’achat de millions de films en vidéo, on perçoit mieux l’importance considérable du phénomène cinématographique et son emprise sur la vie individuelle et sociale de nos contemporains.

Tout en gardant à l’esprit ces statistiques, poursuivons notre exploration de ce « visible matériel du cinéma » dont on pourrait finir par ne plus voir ni saisir la configuration physique tellement il s’efforce de river notre regard sur l’écran comme on lèverait les yeux vers le ciel. Autrement formulé : qu’est-ce qui se joue dans le fait que la projection d’un film et sa vision, finalités apparemment immédiates du « cinéma », finissent par occulter le cadre qui leur préexiste, les rend possibles et les instrumentalise au profit de stratégies ayant des effets bien réels dans le registre de la vie sociale et « religieuse » ? En effet, pourquoi si peu d’intérêt pour les structures matérielles de la représentation cinématographique ? N’est-ce pas aussi vers ce hors-champ que doit se porter notre curiosité ? Il serait illusoire de penser que la figure artistique du film existe par elle-même, sur un mode autarcique, séparée des procédés qui président à sa mise à la disposition d’une multitude de regards et de corps. Reprenons : pas de regard sans corps, pas de corps regardant sans gestion de l’espace et du temps, sans un déploiement de ritualité. D’où l’importance de replacer le film dans des agencements matériels de diffusion et de réception, seule manière de réinscrire le spectateur dans sa concrétude corporelle, sociale et historique. Donc, refus de la coupure entre le ciel et la terre ou rappel salutaire que le ciel n’a d’existence pour nous qu’à partir du monde terrestre.

Quel rapport y a-t-il entre des films, des images qui se projettent sur un écran et tout l’arsenal physique et matériel qui est induit par ce média ? Là, il est davantage question de « cinéma » que de film, de procédés de distribution que de réalisation, de processus de socialisation que d’évaluation artistique, de dispositifs tangibles que d’attitudes mentales. L’essentiel est donc de ne pas perdre de vue, c’est le cas de le dire, ce qui est visible d’emblée, et pas seulement ce qui se donne à voir sur l’écran. Ou si l’on préfère, de rester attentif à ce à quoi l’écran fait écran, à l’avant-scène, à ce qui se passe autour de la projection du film. Par conséquent, ne pas négliger tout ce que peut signifier l’expression « aller au cinéma » : aussi bien visionner un film que se rendre dans un lieu particulier que l’on nomme, par effet de métonymie, « cinéma ». Et si ce dernier ne se réduit pas à l’alchimie de la salle de projection, il est nécessaire d’analyser de plus près un système d’organisation socio-culturelle qui entend fidéliser les spectateurs comme d’autres systèmes fidélisent des croyants et fabriquent des fidèles.

AEC : Vos remarques nous parlent beaucoup, car à Cannes, lors du Festival, la projection des films est entourée d’une mise en scène quasi religieuse où l’on adore « ses saints »( les stars et les vedettes) à défaut de Dieu le Père 

L.G. : Oui, en effet, car tout ce que le cinéma opère sur le registre d’un accès au « spirituel » via un excès du sensoriel a partie liée avec l’organisation matérielle de ce que nous appelons les réseaux de distribution du sens, les nouveaux lieux de la mise en scène d’un sacré sécularisé. Prenons, par exemple, la nouvelle génération d’infrastructures de salles de cinémas, que l’on désigne sous le vocable de « multiplexes » (il y en a plus de 70 en France). Observons de plus près l’agencement architectural du dernier type de ces édifices dédiés aux techniques de diffusion et de transmission.

On retrouve, comme par hasard, un modèle calqué sur celui de certaines cathédrales. Un parvis aménagé dirige les spectateurs vers une entrée monumentale qui les fait pénétrer dans un très large espace central d’accueil où s’effectuent un certain nombre de transactions (billeterie, comptoir confiseries, Ciné-café, espace jeux-vidéo, salon vidéo-lecture) qui doivent être les plus conviviales possibles. Puis, au fond, face à l’entrée, se situe généralement la plus grande salle équipée d’un immense écran (plus de 200 m²) et capable de garantir un confort optimal. De chaque côté, presque en demi-cercle, plusieurs autres salles constituées en autant de chapelles, certes plus isolées les unes des autres, où se pressent les spectateurs venus goûter à la magie cérémonielle du film afin de communier avec leurs saints et leurs idôles. A Montpellier, l’un des multiplexes dispose, en lieu et place de l’autel, d’une salle permettant de projeter des films en trois dimensions, avec l’idée de ne plus être faceà l’image, mais dansl’image et dansl’espace multi-dimensionnel produit par des techniques de filmage et de projection. Le leitmotiv : « Vous allez vivre ce que vous allez voir ! ». Est-ce faute de réellement voir la réalité qui nous est donnée à vivre dans nos existences quotidiennes ?

Pour abréger notre propos, précisons notre hypothèse : avec les multiplexes, il semble que nous soyons en présence des nouvelles cathédrales du sens, des nouveaux temples d’une transcendance dévoilée sur le mode iconique, un système qui autorise la fabrication et la distribution des images, et qui régule ainsi la circulation du sens, quitte à produire beaucoup de sens uniques, de contre-sens et de non-sens.

Faut-il alors franchir un pas supplémentaire et affirmer que s’incarnent dans les multiplexes des nouveaux modes d’ecclésialité, avec leurs codes rituels et leur prise en charge d’une sociabilité de type « religieux » ? Le cinéma ne participe-t-il pas ainsi de cette « domestication de l’espace et du temps » (dont parle le philosophe Bernard Stiegler) qui s’est poursuivie durant toute l’histoire du christianisme, entraînant une domestication des corps et des esprits ? L’enjeu ne serait-il pas une forme d’ecclésialité « incorporante » qui s’efforce de soutenir la quête de sens du spectateur et de gérer une médiation laïque de la transcendance ?

Une telle entreprise de sociabilité intrinsèquement liée à une ritualité qui commande l’accès à des processus complexes de symbolisation peut faire advenir le meilleur comme le pire. Ce qui doit nous interroger, sans doute nous inquiéter, ce sont les effets d’aveuglement et de réification du réel induits par le cinéma. Il y a le risque de se retrouver enfermer dans une vision conformiste du monde, dans une orthodoxie cinématographique enchaînant le spectateur à une série de clichés l’immunisant contre tout effet de surprise, de déracinement et de passage.

AEC : Pour conclure, êtes-vous optimiste ou pessimiste quant à l’évolution actuelle du « cinéma » ?

Le cinéma, dans toutes ses dimensions, est une réalité ambivalente au même titre que le monde dans lequel nous vivons : le sublime et le scabreux y sont entremêlés, le bon grain de blé y pousse mélangé à de l’ivraie. C’est donc un phénomène qui peut contribuer à émanciper le regard et l’esprit, mais aussi aliéner celui qui est capturé dans une adoration des « divinités » scintillantes du cinémascope. Pourtant, une chose est certaine : l’Eglise et le cinéma ne sont pas incompatibles même si l’on pourrait penser que le multiplexe a supplanté les temples et les églises pour bon nombre de nos contemporains ! Dans notre fréquentation des salles obscures, du discernement est requis, certes, mais de même que les prédications de mauvaise qualité ou démagogiques ne sauraient ruiner le bien-fondé de l’annonce évangélique, le caractère équivoque et parfois idolâtre des nouvelles cathédrales du sens ne saurait enlever sa légitimité à l’art cinématographique ni détruire sa capacité à médiatiser un peu de cette grâce qui nous fait vivre.