Quel protestantisme pour aujourd’hui ?

Auteur : 
Laurent GAMBAROTTO
Source : 
Courants, périodique de l'Eglise protestante de Rixensart, nov-dec 2009

C’est une évidence que ce que nous entendons par « protestantisme » est une réalité plurielle très contrastée qui englobe des personnes, des idées et des institutions n’ayant pas le même rapport à la Réforme du 16e siècle. Même si l’on considère de plus près le seul protestantisme historique (principalement les Eglises de type luthérien et calviniste), force est de reconnaître son appropriation diversifiée des principes hérités des Réformateurs. Un tel constat nous oblige à clarifier ce que nous voulons signifier par cette « foi protestante » qui a de multiples visages aujourd’hui.

Pour ma part, je vais tenter d’exposer brièvement les traits majeurs d’une foi chrétienne qui, à partir d’un héritage (luthéro-réformé pour l’essentiel), aurait le désir d’affirmer sa spécificité dans un monde où se déploient des croyances et des communautés en concurrence sur le marché du sens et des convictions. Ce faisant, on pourra voir en quoi elle peut relever le défi d’une présence féconde au sein de notre société en profonde mutation. L’enjeu est important puisqu’il s’agit de savoir dans quelle mesure un certain protestantisme peut accompagner nos contemporains dans leur démarche existentielle pour affronter des questions souvent difficiles et stressantes.

Par exemple, dans une société technicienne ne connaissant que des agents de production interchangeables au service d’un système aussi inégalitaire qu’injuste, comment l’être humain peut-il se sentir accepté pour lui-même, dans sa propre spécificité ? Comment le besoin de racines et de recon-naissance peut-il être satisfait lorsque le mode d’organisation de la société valorise la mobilité et la consommation anonyme ? Autrement dit, de manière plus générale, qu’est-ce qui peut encore fonder une authentique identité humaine, forger une fraternité solidaire et enraciner dans une appartenance ouverte ?

Je le ferai en soulignant trois pôles fondamentaux qui ressortissent au spirituel, au cultu(r)el et au diaconal, eux-mêmes en étroite corrélation avec les notions d’identité, de communauté et de service.

I – Le pôle spirituel et identitaire

Une première approche concerne la dimension spirituelle et la foi. On peut rappeler combien la Réforme a façonné une attitude chrétienne ancrée dans un « sola fide » (la foi seule) central et décisif. Il me semble qu’il est encore indispensable d’affirmer que se tenir dans la foi (celle du Christ et la nôtre) signifie vivre en confiance, donc le contraire de l’inquiétude et de la crainte. Une confiance primordiale délivrée d’une sourde angoisse et qui nous invite à vivre « coram » (devant), en particulier devant le Dieu qui nous rencontre en Christ pour nous accueillir dans la totale gratuité de son amour. Une grâce inconditionnelle nous inscrivant à jamais dans la dignité inaliénable de tous ceux qui sont des filles et des fils « appelés à la liberté » (Paul, Lettre aux Galates 5/13).

De cette foi/confiance fondamentale, on peut dire qu’elle nous aide à nous orienter et à tenir le coup dans les circonstances fluctuantes de la vie, ou lorsqu’il faut traverser des épreuves inattendues. Car la foi qui « humanise » l’homme est celle qui se sent et se sait tenue et soutenue par une infinie bienveillance, par une bonté inouïe. Hors tout jugement de valeur (mais non sans principes et valeurs), chaque être peut ainsi vivre sa pleine et singulière humanité de manière paisible, debout, devant Dieu, lui-même et le monde. Ainsi se trouve établie une identité croyante sereine, non agressive, tissée d’estime de soi, d’acceptation, de nomination et de libération. Identité non pétrifiée, non emmurée dans la peur, mais dynamique et relationnelle. Réalité donnée en viatique sur le chemin d’une émancipation des instances, intérieures et extérieures, qui cherchent à nous garder captifs de nos déterminations sociales, culturelles, politiques et ethniques.

Autant dire qu’il est ici question d’un ancrage dans la certitude vitale d’un « je suis aimé » : statut incomparable fait de reconnaissance et de respect indépendamment de nos supposées qualités, vertus et autres capacités méritoires. Donc, la possibilité d’une existence non soumise aux évaluations ambivalentes de soi-même et des autres, soustraite au bon vouloir de ceux (individus, institutions, sociétés…) qui cherchent à établir leur domination par l’asservissement des corps et des esprits.

Voilà qui trace un chemin de résistance face aux intolérables pressions des stratégies funestes de la seule rentabilité dans un monde brutalisé par des crises endémiques. Contre l’implacable loi du profit et contre les idolâtries qui réduisent l’homme à ses besoins instinctifs, la foi se fait protestante lorsqu’elle témoigne d’une audacieuse liberté par rapport à tous les faux maîtres qui veulent s’emparer de la maison. Par conséquent, l’invitation au risque de la foi n’est pas le facile et désespéré recours à un Dieu-bouche-trou, à des religiosités infantilisantes, mais l’appel à un combat lucide et courageux pour que la liberté créatrice de l’homme puisse conjurer la menace d’une irré- versible déshumanisation.

II – Le pôle cultu(r)el et communautaire

Cette foi-confiance capable de relever, d’édifier et d’offrir la joyeuse assurance de ceux qui se savent acceptés, aimés sans condition, est souvent confrontée à des culpabilisations malsaines et à des crédulités aberrantes. Face à la remontée d’obscurantismes accablants, ce n’est pas un luxe que de se réclamer d’une foi critique, intelligente et curieuse, nourrie du souffle vivifiant de l’Esprit. Mais cela n’est que rarement accordé dans la solitude d’une quête individuelle livrée à elle-même. Indispensable est donc l’écoute d’une Parole adressée à chacun, d’une annonce évangélique libératrice. En effet, si la foi vient de ce que l’on entend (Paul, Romains 10/17), mieux vaut ne pas entendre n’importe quoi ni consentir à de funestes superstitions.

Le protestantisme se structure ainsi autour d’un espace cultuel en forme de rassemblement de ceux qui ont le désir d’entendre ensemble l’Evangile. De la sorte, se constitue la communauté ecclésiale créée par la Parole de Dieu, par cette bonne parole où se donne la présence du Christ. La foi accepte de se placer sous l’autorité du Christ via une proclamation fondée sur les Ecritures bibliques. Précisons cependant que le sola scriptura (l’Ecriture seule) protestant auquel correspond un solus Christus (le Christ seul) signifie avant tout que la lecture de la Bible est nécessaire pour rencontrer la personne de Jésus le Christ.

Cela s’opère par le moyen d’une prédication permettant aux Ecritures de redevenir Parole vivante de Dieu. A partir du témoignage biblique, peut ainsi se déployer une diversité d’interprétations/actualisations pour nous faire mieux connaître et comprendre le Christ. Aucune bibliolâtrie ni sacralisation de la lettre ne sont autorisées dans cette approche. Et la référence à la bible éclairée par le témoignage intérieur de l’Esprit vient nous prémunir contre les autorités humaines qui prétendraient imposer du haut de leur savoir et de leur pouvoir ce qu’elles tiennent pour la « vérité » une et indivisible. La Vérité est une personne (le Christ) et non un livre, une institution ou des dogmes : elle nous atteint par l’Evangile entendu et reçu. Cela empêche la foi de se dégrader en doctrines figées même si, pour se dire et se communiquer, elle utilise des mots, des symboles et des formulations.

Il y a, en effet, un croire chrétien qui appelle son intelligibilité dans les catégories culturelles d’un temps et d’un lieu, dans le vaste monde des idées et des connaissances. A cet égard, il convient de souligner que l’expérience d’une rencontre intime avec le Christ ne saurait faire l’économie d’une véritable recherche théologique. Le protestantisme moderne encourage le questionnement et refuse de saturer le désir de croire par des réponses absolues et intouchables. La foi est effort de traduire le message évangélique dans un langage compréhensible, loin des fausses certitudes et des sacralisations illégitimes qui interdisent toute avancée. La force de la foi se révèle dans son désir de dialoguer avec la culture sur la base d’une liberté de conscience et d’examen irrévocable.

C’est d’ailleurs au sein même de la communauté croyante que peut s’instituer un débat fraternel qui encourage chacun à être responsable de sa propre foi. Tous les auditeurs de l’Evangile sont invités à apporter leur participation personnelle à l’édification de l’Eglise. Le fameux « sacerdoce universel » (tout baptisé est prêtre), précieux antidote au cléricalisme, confère à chacun le droit de vivre un itinéraire spirituel en accord avec ses intimes convictions. Et le devoir de témoigner librement de sa relation dynamique avec Dieu. La foi protestante, structurée par des principes qui ne se referment pas sur eux-mêmes, peut alors se développer en pleine lumière et dans un respect des autres cheminements. Elle pourra ainsi faire barrage aux régressions intolérantes ou aux sectarismes variés qui prolifèrent au creux de notre civilisation hyper technicienne.

III – Le pôle diaconal ou le service volontaire

Alors que nous vivons dans une société dont la norme est l’individu consommateur de toutes sortes de biens, l’Evangile nous invite à passer d’une économie de l’échange mercantile à une éthique du don et du partage. La foi s’incarne dans une manière d’être et de vivre, dans un désir de communion fraternelle et dans des engagements solidaires. En effet, la dynamique cultuelle mobilise notre esprit, notre raison et nos émotions pour nous mettre en route vers autrui, vers ceux dont nous nous rapprochons pour les reconnaître comme des prochains. L’annonce de la Parole entraîne une mise en mouvement qui nous décentre de nous-mêmes et nous oriente vers des engagements aussi concrets que volontaires.

La foi écarte toute dichotomie entre le dire et le faire car de l’Evangile accueilli surgit une impulsion diaconale en vue du bien commun. Vivre avec le Christ se traduit par la compassion, par le souci de l’autre, à l’intérieur du corps ecclésial et à l’extérieur, aux côtés des plus faibles, des plus fragiles et des plus démunis. Il y a dans ce domaine une tâche collective de toute l’Eglise locale qui prend au sérieux sa responsabilité éthique. Cela passe par une recherche active de la justice et un service qui peut faire du bien de plusieurs manières. Cela va d’un simple geste de soutien à une personne dans le besoin à des collaborations avec le monde associatif, en passant par des projets ponctuels en faveur de telle cause ou de telle action humanitaire.

Pourtant, quel que soit le service auquel on prend part, il revient à chacun d’exercer son discernement sur la base d’une libération par rapport aux diverses formes de légalisme. Car la catégorie du service et du souci de l’autre s’inscrit dans la liberté chrétienne et non dans une obligation morale qui pourrait se réclamer de prescriptions normatives valables pour tous et partout. Dans une société laïque, ni la foi ni l’Eglise ne peuvent imposer leur conception du juste et du vrai. Par ailleurs, le protestantisme se méfie avec raison des actes motivés par un désir d’auto-justification devant Dieu ou devant les hommes. Et même si les œuvres humaines sont très rarement accomplies dans la pure gratuité de l’amour, il n’en reste pas moins vrai que les véritables fruits de la foi sont une humble conséquence de ce qui a été reçu de la part de Dieu.

Il ne reste plus qu’à espérer que notre agir pourra favoriser l’advenue d’un « être bien » non réductible au seul « bien être » vendu par la société marchande. Et si la volonté de faire du bien est bonne, il est tout aussi important de bien le faire. Lorsque doivent être prises et mises en œuvre de justes décisions, l’angélisme ne suffit pas et s’avère souvent nuisible. La foi doit rester soucieuse de trouver les bonnes compétences pour remédier efficacement à des problèmes ou à des souffrances. Il ne s’agit pas d’opposer une éthique de la responsabilité à une éthique de la conviction (voir Max Weber), une posture réaliste à une posture prophétique, mais de veiller à la cohérence de nos engagements et à la correcte réalisation de nos choix en toute humilité.

La conclusion de ce qui précède est simple et courte : ce qui a été exposé l’a été de façon rapide, avec des raccourcis inévitables et, forcément, des éléments importants passés sous silence. Il faut toutefois souhaiter que ce bref exposé pourra alimenter le débat et constituer un encouragement à trouver les modalités les plus aptes à construire l’avenir, en particulier d’un certain protestantisme libéral, ouvert et généreux. Sans jamais oublier la devise : Ecclesia reformata quia semper reformanda (Eglise réformée parce que toujours à réformer).